Philosopher pour gérer l’écoanxiété

 « La pertinence de la philosophie pour enfants dans la gestion de l’écoanxiété chez les enfants du primaire » par Terra Léger-Goodes, Catherine Malboeuf-Hurtubise, David Lefrançois, Mathieu Gagnon, Catherine M. Herba, Pier-Olivier Paradis et Marc-André Éthier.

Number 15, Fall 2023, p. 99–124, La philosophie pour enfants et l’éducation à l’éthique : regard sur la diversité théorique et pratique

Résumé

 « Alors que les enfants peuvent vivre de l’écoanxiété lorsqu’ils sont confrontés aux changements climatiques, il a été observé que ceux et celles qui utilisent des stratégies d’adaptation axées sur le sens s’adaptent mieux à cet enjeu et ont une meilleure santé mentale à long terme. À cet effet, la philosophie pour enfants (PPE) pourrait s’avérer une intervention pertinente puisqu’elle vise à encourager la création de sens par la discussion et le questionnement et qu’elle favorise la bienveillance et l’espoir (actif) de la communauté d’apprenants. Utilisée conjointement avec la PPE, la création artistique pourrait offrir aux enfants un espace leur permettant d’exprimer leurs émotions. Cet article théorique discute de la pertinence d’une intervention combinant la PPE et la création artistique pour aborder l’écoanxiété chez les enfants, dans le contexte de l’éducation relative à l’environnement. En abordant notamment les thèmes de l’éthique environnementale et du souci de l’environnement, la PPE et la création artistique pourraient constituer un ajout à l’éducation relative à l’environnement favorisant le développement émotif et cognitif des enfants autour de la problématique des changements climatiques, tout en leur évitant de développer une forme d’écoanxiété paralysante. »

Introduction

Les changements climatiques présentent un enjeu de taille pour les populations du monde entier. En effet, alors que nous constatons l’appauvrissement de la biodiversité ainsi que l’accélération des événements climatiques majeurs, les conséquences néfastes des changements climatiques causés par l’humain affectent de plus en plus d’endroits et de populations dans le monde (Masson-Delmotte et al., 2021). À titre d’exemple, à l’été 2021, des inondations importantes en Europe et en Chine ainsi que des vagues de chaleur extrême et des incendies dans l’Ouest américain et canadien ont mis en lumière les impacts des changements climatiques sur le quotidien de populations, dont plusieurs avaient été épargnées jusqu’alors. À l’automne 2022, l’ouragan Fiona a aussi causé des dommages importants en Nouvelle-Écosse, à Terre-Neuve-et-Labrador et aux Îles-de-la-Madeleine. À l’été 2023 se sont ajoutés les feux de forêt qui ont appauvri la qualité de l’air au Québec et au Canada. L’augmentation de la fréquence de ces différentes manifestations a été identifiée comme étant l’une des conséquences de l’accélération des changements climatiques causés par les humains (Buchanan et al., 2017; Ebi et al., 2021; Funk, 2021; Masson-Delmotte et al., 2021). Le fait de subir les conséquences directes des changements climatiques a des impacts significatifs sur la santé mentale et peut engendrer notamment du stress post-traumatique, des symptômes de dépression et des problèmes de consommation de substances (Grant et Runkle, 2022; Lawrance et al., 2022; Ma et al., 2022). Or, de plus en plus de recherches documentent également les effets néfastes sur la santé mentale des personnes du simple fait d’être témoin des changements climatiques (Berry et al., 2010; Généreux et al., 2021; Hwong et al., 2022). C’est dans ce contexte que le terme « écoanxiété » est apparu pour référer aux impacts psychologiques directs, indirects et vicariants (par observation) des changements climatiques.

Bien que le terme écoanxiété soit largement utilisé dans les médias et en recherche, sa définition demeure floue et ne fait pas consensus (Coffey et al., 2021). La définition la plus courante de l’écoanxiété a été mise de l’avant dans un rapport de l’Association américaine de psychologie (APA) comme étant une « peur chronique des catastrophes écologiques » (Clayton et al., 2017, p. 68, [notre traduction]). Cependant, une définition de Gousse-Lessard et Lebrun-Paré (2022), utilisée pour guider le présent article, met plutôt en lumière le fait que l’écoanxiété peut être vécue à différents degrés et englober un vaste éventail d’émotions qui dépassent la peur :

L’écoanxiété est un état de malaise psychologique et parfois physique de degré variable, caractérisé par l’appréhension d’une menace plus ou moins éloignée dans le futur et significativement associée à la catastrophe écologique, elle-même perçue comme incertaine, difficilement prévisible et peu contrôlable.  p. 4

Ainsi, quelques auteurs décrivent l’écoanxiété comme un spectre d’émotions plus ou moins débilitantes (Pihkala, 2020; St-Jean, 2020). Plusieurs autres termes émergent pour désigner la détresse engendrée par la prise de conscience des changements climatiques, comme la solastalgie (détresse existentielle engendrée par la perte des espaces naturels; (Albrecht et al., 2007), le deuil écologique (Cunsolo et al., 2018) et l’écoculpabilité (Ágoston et al., 2022). Il est important de mentionner que l’écoanxiété, tout comme le fait de ressentir un certain niveau d’émotion face à une situation réellement alarmante, est une réaction émotionnelle dite normale (Cunsolo et al., 2020; Verplanken et al., 2020). En ce sens, le terme écoanxiété ne désigne pas un diagnostic de trouble de santé mentale ni une réaction pathologique. C’est plutôt un terme parapluie qui inclut une gamme d’émotions et d’expériences plus ou moins adaptatives selon les personnes (Pihkala, 2022; St-Jean, 2020).

Bien qu’il n’existe aucune étude de prévalence portant spécifiquement sur l’écoanxiété chez les adultes, un sondage mené auprès de 1 004 Québécois et Québécoises a montré que 74 % des personnes répondantes étaient en accord ou tout à fait en accord avec la phrase « Je suis inquiet(e) de l’impact des changements climatiques sur ma santé et celle de la santé publique (problèmes respiratoires, nouvelles maladies) » (Équiterre, 2022). Dans une autre étude menée auprès d’adolescents, d’adolescentes et de jeunes adultes provenant de divers pays (n = 10 000), 45 % des personnes participantes ont répondu que leurs émotions par rapport aux changements climatiques affectaient leur vie quotidienne (Hickman et al., 2021). Ainsi, ces indicateurs peuvent suggérer qu’une grande proportion de personnes pourrait vivre dès l’adolescence de l’inquiétude par rapport aux changements climatiques, constituant, en partie, de l’écoanxiété. Des études auprès d’enfants de 8 à 12 ans suggèrent aussi que ces derniers ressentent de la tristesse, de la colère et de la peur par rapport aux changements climatiques (Léger-Goodes et al., 2023; Strife, 2012). Néanmoins, il convient de noter que le concept d’écoanxiété a aussi été associé à ceux de bien-être, d’action environnementale et de résilience des personnes et des communautés chez les adultes comme chez les enfants, mais ces aspects sont souvent peu pris en compte dans la recherche (Ogunbode et al., 2022; Stanley et al., 2021). Il demeure qu’à l’adolescence ces mêmes émotions ont le potentiel de devenir débilitantes (Hickman et al., 2021).

Étant donné que l’école et les médias exposent les enfants aux questions des changements climatiques (Léger-Goodes et al., 2022), il semblerait que des espaces d’introspection et de discussion pour prendre en compte la charge émotionnelle de ces connaissances soient nécessaires pour faciliter l’adaptation émotionnelle dès l’école primaire (Ojala, 2021). Il est donc de la responsabilité partagée des adultes (personnes enseignantes, parents, etc.) de se préoccuper des enfants en reconnaissant leur autodétermination dans l’enjeu climatique et en écoutant leur point de vue (Rousell et Cutter-Mackenzie-Knowles, 2020). L’autodétermination peut être définie comme étant la capacité d’une personne à faire des choix, à se fixer des objectifs et à prendre des décisions en fonction de ses préférences, de ses valeurs et de ses désirs (Hui et Tsang, 2012; Ryan et Deci, 2000). Il semble exister une corrélation positive entre le sentiment d’autodétermination et l’action environnementale, deux concepts liés à une saine adaptation émotionnelle aux changements climatiques (Wullenkord, 2020, 2021). Les travaux antérieurs des membres de notre équipe de recherche ont trouvé que les interventions de philosophie pour enfants (PPE), notamment dans le contexte de la pandémie de COVID-19, pouvaient favoriser des espaces de dialogue à propos d’une préoccupation commune, pouvant réduire les symptômes d’anxiété chez les enfants du primaire (Malboeuf-Hurtubise et al., 2021a; Malboeuf-Hurtubise et al., 2021b). De plus, afin de solliciter davantage l’apprentissage socioémotionnel, une composante créative (p. ex., amenée par l’art-thérapie) permettrait de bonifier les apports de la PPE, que les critiques accusent parfois d’être une approche abstraite et uniquement cognitive (Farahani, 2014; Hoffmann et al., 2021; Johansson, 2018). La création artistique permettrait ainsi l’identification et le partage des émotions dans un contexte autre que celui de l’utilisation du langage verbal (Malboeuf-Hurtubise et al., 2021c). Ce faisant, nous reconnaissons une responsabilité éthique des parents, des personnes enseignantes, des chercheurs et des chercheuses dans la création de l’espace pour engager les enfants dans la discussion de cette question qui les concerne, tout en leur offrant des moyens de cocréation de sens dans ce contexte.

Ainsi, le présent article théorique a pour but d’explorer les assises théoriques de la PPE et de la création artistique comme intervention combinée pour soutenir les enfants dans leurs apprentissages à propos des changements climatiques. Dans cet article, nous présentons donc à la fois une analyse conceptuelle de l’écoanxiété et une synthèse des connaissances sur l’écoanxiété chez les enfants, pour ensuite proposer un modèle d’intervention. Cet article est donc de nature exploratoire : il vise à présenter les assises théoriques et le développement d’une intervention axée sur la PPE et la création artistique pour les élèves du primaire. Nous discuterons d’abord des stratégies d’adaptation émotionnelle utilisées par les enfants et de la notion d’espoir, puis, brièvement, de l’éducation relative à l’environnement, de la théorie de l’autodétermination et de la proposition d’une intervention basée sur la PPE et la création artistique.

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Integrated by Utilisateur·trice Anonyme, on Jan. 31, 2025, 10:47 a.m.

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Jan. 31, 2025

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July 24, 2025, 7:33 a.m.

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Anonymous. (2025). Philosopher pour gérer l’écoanxiété. Praxis (consulted Dec. 13, 2025), https://praxis.encommun.io/en/n/1dYQLI0NvO0P8acnJbSMydoUteE/.

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