Cette note collige les savoirs qui ont été récoltés lors de l'activité Retrouver nos mots face au langage de l'expertise, qui s'est déroulée lors de la Journée des savoirs ouverts 2024.
Résumé de l’activité
L'atelier, animé par Yann Pezzini et Adèle Renon, avait pour objectif d'explorer l'influence du langage managérial dans les domaines social et politique, et de prendre conscience de son impact sur notre capacité à exprimer des idées plus humaines. Sans chercher à diaboliser ce langage, les animateur·ices ont encouragé les participants à retrouver des mots qui résonnent avec leurs expériences personnelles et citoyennes.
1. Une langue désincarnée et déshumanisante
Les animateur·ices ont souligné que le langage managérial, souvent utilisé dans les discours politiques et sociaux, est désincarné et déshumanisant, avec des termes techniques et impersonnels.
Le recours à ce langage s’explique peut-être par le fait que ce sont des experts en management qui occupent les postes décisionnels plutôt que les spécialistes du terrain. En effet, posséder les codes de ce langage donne de la légitimité à la personne qui y a recours, et ce, même si elle ne connaît pas le sujet dont il est question.
Le langage managérial se caractérise par sa neutralité apparente, son objectivisme, son positivisme et son utilitarisme, qui visent à créer une "harmonie" entre les intérêts, mais qui invisibilise les rapports de force.
2. Origines et expansion du langage managérial
Le langage managérial est né d'un besoin d'efficacité pour coordonner des inconnus dans un cadre de travail commun. Cependant, ce vocabulaire a progressivement imprégné les secteurs publics et sociaux, une « managérialisation » souvent motivée par la professionnalisation de ces secteurs. À l'image d'une langue médiatrice, comme l'anglais dans la coopération internationale, ce langage a instauré des expressions liées à la performance : "mobiliser les parties prenantes," "améliorer notre productivité," "bâtir du consensus", qui sont aussi utilisées dans la sphère privée de nos vies: “gérer les congés de ses enfants”.
3. Caractéristiques et idéologie du langage managérial
Les animateur·ices ont mis en avant que ce langage est adaptatif, flou, et évite la négativité, ce qui limite les possibilités d'interprétation. Il reflète une idéologie basée sur l'efficacité et l’harmonie, avec des mots valorisant l’utilité immédiate. Par exemple, les "employés" deviennent des "collaborateurs," un "plan social" remplace le licenciement, et on emploie des termes comme "modèles" et "protocoles" pour valoriser l'organisation.
4. Impact du langage managérial sur l'action sociale
L'un des principaux dangers de ce langage, selon les animateur·ices, est qu'il dépossède les individus de leur capacité à penser et formuler les enjeux à partir de leurs expériences vécues. En absorbant ce discours, nous perdons le bon sens, la sensibilité citoyenne, et notre capacité à interpréter le monde avec notre propre vision.
5. Voies de réappropriation des mots
Pour contrer cette dépersonnalisation, les animateur·ices ont proposé de se réapproprier un langage plus concret et situé, qui valorise les savoirs traditionnels, militants et non eurocentrés. En donnant comme exemple des extraits de discours de Catherine Dorion sur la culture ou de François Ruffin, ils ont mis en lumière les différences entre discours managérial et langage émotionnel, incarné et lié à des expériences réelles, même si celui-ci peut parfois donner lieu à de la démagogie.
6. Période de questions : comment retrouver nos mots ?
En réponse aux questions des participant·es, plusieurs pistes ont été proposées pour retrouver un langage plus humain et nuancé :
- Ajouter de la narration dans les rapports et documents.
- Intégrer les citations des personnes consultées dans les documents officiels.
- Adopter un langage éthique en s'inspirant des droits fondamentaux (par exemple, le droit au logement).
- Valoriser les discours divergents et ne pas craindre le débat.
L’atelier s'est conclu sur une invitation des animateurs à inventer les mots nécessaires pour exprimer des idées plus concrètes et ancrées dans la réalité. Les participants ont été encouragés à créer un vocabulaire nouveau, adapté à leurs expériences et à leurs valeurs.