Cette note collige les savoirs qui ont été récoltés lors de l'activité Quels sont les défis de documentation des savoirs féministes au Québec?, qui s'est déroulée lors de la Journée des savoirs ouverts 2024.
Mise en contexte
Co-Savoir accompagne deux publics principaux: les groupes en alphabétisation des adultes et les groupes féministes.
L’atelier, animé par Fanny He et Lise Chovino de Co-Savoir, a rassemblé environ 25 participant·es pour discuter des pratiques de diffusion des savoirs féministes, dans le cadre d’un projet « par et pour » les groupes de femmes.. L’objectif principal était de comprendre comment les groupes féministes diffusent leurs savoirs, tout en identifiant les défis et les besoins spécifiques à leur réalité.
Une démarche participative et adaptée
Le projet, ajusté en continu pour répondre aux besoins des groupes, a débuté par une réflexion collective visant à élaborer un lexique commun des termes et pratiques de diffusion, en précisant ce que les groupes entendent par formats, moyens et méthodes de diffusion. Il s'est ensuite poursuivi par des entrevues de groupe ainsi que des entretiens approfondis avec certains d’entre eux pour mieux comprendre leurs besoins et leurs approches spécifiques.
Les constats révèlent des défis et réalités partagés:
- Justice/injustice épistémique : Reconnaître et valoriser les savoirs essentiels et expérientiels, souvent portés par les femmes elles-mêmes, devenant parfois des « archives vivantes ».
- Conservation et diffusion : Il s’agit d’abord de pratiques de documentation et de classement/archivage puis après de diffusion . Faute de temps, de personnel ou d’outils, des documents essentiels ne sont pas toujours retrouvés, ce qui entraîne leur duplication.
- Transmission dans un contexte de transition : La difficulté de documenter efficacement dans un contexte de roulement élevé a été soulevée ce qui complexifie la récupération des informations et savoirs d’un projet dans un document matrice par exemple. Certaines stratégies ont été également partagées telles que filmer une femme avant son départ à la retraite pour préserver son savoir.
- Manque de ressources : Le maintien d’une base de connaissances ou d’outils de diffusion est rarement financé à long terme.
- Pratiques de diffusion privilégiées: Les groupes de femmes, souvent confrontés à une charge mentale élevée, privilégient des formats comme la vidéo ou les podcasts, jugés souvent plus accessibles que les textes écrits.
Discussions clés avec les participant·es
Transmission des savoirs à l’interne et l’externe:
- Diffuser des savoirs nécessite de sortir de l’organisation pour aller à la rencontre des autres, en vulgarisant et en s’adaptant aux différents publics.
- L'archivage structuré doit précéder la diffusion pour éviter les pertes de temps et l’effort de recréation.
- La transmission des valeurs organisationnelles et féministes est cruciale pour maintenir la cohérence interne des groupes malgré les crises, les périodes de transition ou de restructurations. C’est parfois par la force des choses qu’il faut transmettre, car il faut assurer la survie et la relève de l’organisme.
- Valoriser les savoirs issus de l’expérience en se donnant le temps et l’espace nécessaires pour les partager, même si ce temps ne rapporte pas de résultats immédiats, mais porte ses fruits à long terme.
Pratiques de documentation :
- Le concept de base de connaissances a été exploré, incluant la curation, la mise à jour régulière et l'attribution d’un rôle dédié comme celui de "Knowledge Manager".
- Les outils de diffusion (ex: vidéo) doivent intégrer différents types de savoirs (ex: expérientiel, technique, historique).
Défis :
- Temps et ressources : Le manque de temps et de personnel rend la documentation complexe.
- Hiérarchisation des savoirs : Qui décide de ce qui constitue un savoir digne d’être documenté ? Cela soulève la nécessité de valoriser des formes moins écrites ou plus expérientielles.
- Partage et sécurité : Certains groupes hésitent à partager leurs savoirs pour des raisons de sécurité, stratégiques ou politiques.
- Financement: Le financement demeure un défi, car la maintenance de ces outils de documentation et diffusion ex: base de connaissance n’est actuellement pas soutenue financièrement.
Propositions concrètes :
- S’adapter aux personnes aux expertises variées en explorant des moyens diversifiés de transmettre les savoirs, au-delà du simple document, le leitmotiv de Projet Collectif a été cité «brisons le paradigme du document». Par exemple, utiliser des concepts comme la bibliothèque humaine ou une base de données accompagnée par une personne qui guide, afin de recentrer la documentation sur l’humain.
- Développer des outils hybrides qui combinent humain et numérique pour la documentation (ex. guide interactif, réalité virtuelle sur le harcèlement de rue ou monographies vidéo).
- Créer un poste de chargé·e de projet en transfert de connaissances et apprentissages permet de maintenir le focus sur les apprentissages, même face à d’autres urgences prioritaires sans remettre la responsabilité collective de la documentation et diffusion sur cette personne.
Autres thèmes émergents :
1. Documentation des échecs :
- Une grande partie des discussions a tourné autour de l’importance de documenter les erreurs comme source d’apprentissages essentiels.
- Les participant·es ont insisté sur la nécessité de créer des espaces pour reconnaître les apprentissages issus des erreurs. Dans un contexte où la pression à la performance est forte et où les bailleurs de fonds privilégient souvent l’efficacité et les résultats mesurables, comment peut-on valoriser l’échec comme partie intégrante du succès collectif ? Comment peut-on financer l’échec et créer des espaces de dialogue autour des erreurs partagées ?
2. Double vie organisationnelle :
- Les groupes doivent souvent concilier deux types de documentation : celle demandée par les bailleurs (structurée et axée sur les résultats) et celle interne, plus libre, axée sur les apprentissages.
3. Équilibre entre besoins techniques et humains :
- La documentation doit tenir compte à la fois des exigences techniques et des dynamiques humaines, notamment en s’assurant que les outils et méthodes utilisés restent accessibles et inclusifs.
Conclusion : La documentation et la diffusion une responsabilité partagée
L’atelier a permis de dégager des pistes concrètes pour relever les défis de documentation des savoirs féministes :
- Adopter une posture d’organisme apprenant, où la documentation est perçue comme une responsabilité partagée.
- S’appuyer sur des formats diversifiés pour valoriser les savoirs multiples, en centrant les personnes et leurs récits.
- Créer des espaces dédiés à la documentation et à la diffusion des savoirs féministes, à long terme et en valorisant autant les réussites que les échecs.
- Financer la mise à jour et le maintien des outils de documentation et diffusion, pour assurer la continuité des savoirs.