La double boucle (ou théorie des deux boucles) est une théorie de changement systémique développée par Margaret Wheatley et Deborah Frieze du Berkana Institute dans un texte publié en 2006.
Ces théories visent à chercher des manières de transformer nos systèmes sociaux et techniques, pour aller au-delà de l’atténuation des conséquences provoquées par les inégalités sociales, la destruction du vivant, la polarisation, etc.
La double boucle permet de conceptualiser simultanément un système en déclin et un système émergent qui naît dans ses vestiges. Elle nous permet de mieux comprendre notre monde actuel et nous outille pour réaliser la transition qu’on souhaite. Ce texte présente un schéma et une synthèse de la théorie réalisés par l’OVSS.
Une vidéo de l’OVSS reprend aussi les principaux éléments de cette note praxis.
Dans ce graphique, on peut voir, en haut, la boucle du système dominant qui émerge, s'épanouit puis décline. L’autre boucle, en dessous, représente le système émergent qui germe au sein du système dominant, prend son essor et finit potentiellement par le supplanter.
À l’OVSS, nous sommes particulièrement intéressés par les questions que cette théorie génère :
- Quelle est notre position dans un changement systémique visé et comment interagissons-nous avec le reste de l'écosystème, tant le système actuel que l’émergent?
- Quels sont les deuils à faire dans le système actuel? Comment les accompagner?
- Quels sont les éléments du système actuel qu’on veut conserver et apporter dans le prochain système?
- Comment va-t-on réallouer les ressources liées aux éléments qu’on abandonne de l’ancien système?
- Quels sont les germes du prochain système à connecter ensemble et à nourrir pour en faciliter l’émergence?
Le système dominant
Quand on parle de système dominant, cela peut désigner une organisation qui connaît son essor ou son déclin, mais aussi des systèmes beaucoup plus vastes. Par exemple, la société médiévale a été remplacée par la société du capitalisme et des énergies fossiles que nous connaissons aujourd'hui. Elle pourrait être un jour remplacée par une société carboneutre et/ou post-capitaliste.
Le système dominant passe par plusieurs phases. La première étape est l'essor où il se met en place. Vient ensuite la phase d'intendance : le système est très structuré, stable et dispose des ressources pour se reproduire. Il anticipe les dysfonctionnements et les échecs et cherche par tous les moyens à les prévenir. Le stade de l’intendance attire des leaders dont la tâche est de maintenir et de protéger ces systèmes et d'assurer la continuité et la stabilité.
Suit la période de déclin du système dominant. Elle se caractérise par la peur et la résistance, où certaines personnes cherchent coûte que coûte à éviter de perdre des privilèges ou leurs moyens de subsistance. À ce stade, le système en déclin peut tenter d’imiter le système émergent de façon maladroite, sans mettre en place les transformations nécessaires qui initieraient un changement systémique. Créer des liens entre le système en émergence et celui en déclin est donc un rôle des ambassadeur·drice·s du nouveau système afin de faciliter l’essor de pratiques prometteuses en leur créant un écosystème favorable à l’intérieur de l’ancien système.
Dans cette phase de déclin, réfléchir à ce que l'on souhaite préserver du système actuel pour l'intégrer au système en émergence est une belle façon de soutenir la transition. En outre, il est important de prendre soin de nous, des autres et des organisations qui vivent aussi des deuils face à la disparition du système dominant en apportant un soutien émotionnel et spirituel. L'accompagnement des deuils permet aux personnes qui sont au service du système actuel de transiter plus facilement vers le système émergent. En ce sens, l'accompagnement du déclin et la transition vont de pair.
La dernière étape de la boucle du système dominant est le compostage. Il s'agit de démanteler ce qui est obsolète et de réallouer les ressources vers le système émergent, là où les besoins se font sentir.
Le système émergent
Selon la théorie, il y a toujours des pionnier·ère·s qui sortent du lot et qui expérimentent isolément de nouvelles pratiques et idées, mettant en place ce qui pourrait devenir un nouveau paradigme. La première étape du système émergent est d'identifier ces personnes et de nommer le nouveau système. Cela crée une identité partagée qui permet aux innovateur·trice·s de se trouver plus facilement.
L’étape suivante est de relier ces personnes pour constituer un réseau. Le réseau permet un partage d'expériences, de succès et d'échecs, favorisant l'apprentissage mutuel. Il permet également aux membres de discuter des transformations personnelles et organisationnelles que la mise en place de ce nouveau paradigme occasionne dans leurs pratiques et leurs représentations. De plus, appartenir à un réseau permet de se sentir soutenu et de se rappeler qu'on n'est pas seul·e, ce qui est réconfortant. La forme réseau offre une résilience nécessaire durant cette phase d'expérimentation pour que les échecs inévitables ne mettent pas en péril l'ensemble du système émergent.
La troisième étape consiste à nourrir le système émergent en injectant davantage de ressources pour structurer des communautés de pratique. Le but étant que les réseaux se structurent autour d'objectifs. Des personnes provenant d'organisations, de communautés ou d'entreprises distinctes collaborent autour de projets communs, en croisant des perspectives et des ressources. À cette étape, tout comme aux précédentes, les pionnier·ère·s tentent souvent de se dissocier du système dominant même si l’on continue d'en dépendre pour la nourriture, l’argent, l’énergie, les services et le pouvoir institutionnel.
La quatrième étape consiste à illuminer, c'est-à-dire à faire connaître ce qui est en cours d'émergence. Il s'agit d'une mise à l'échelle et d'une diffusion des modèles expérimentés dans les communautés de pratique, ainsi que d'une structuration et d'une stabilisation du nouveau système. La théorie prend en compte qu’il y a toujours une minorité de gens en marge du système dominant ou du système émergent, ce qui est normal et nécessaire pour que d’autres transitions surviennent.
Le rôle des ambassadeurs et ambassadrices
Les ambassadeurs et ambassadrices ont différents rôles à jouer dans la transition entre les deux systèmes. Un rôle est de faire connaître le nouveau modèle qui se met en place tout en naviguant le terrain émotionnel paradoxal de la perte, du deuil, de la déception, de la créativité, de l'excitation et de la rigueur. Progressivement, les nouvelles idées qui se développent dans le système émergent acquièrent un caractère d'évidence. La transition est facilitée lorsque les utilisateur·trice·s peuvent passer sans heurt d'une manière de faire à une nouvelle, ce qui n’est pas toujours possible. Lorsque ces idées sont adoptées par les personnes qui appartenaient auparavant au système dominant, on atteint un point de bascule vers un nouveau système transformé. Ce changement, caractéristique des systèmes complexes, sera non-linéaire et soudain.
Il arrive que les leaders du système hérité refusent l'accès aux ressources aux leaders du système émergent, ce qui se traduit par un gaspillage de ressources, des polarisations et des conflits. Un autre rôle essentiel des ambassadeur·drice·s est de rediriger les ressources du système hérité pour soutenir les communautés de pratique du système émergent afin que le travail de changement soit plus fluide et moins conflictuel. L'utilisation des ressources d'un système mourant pour en faire le compost nourrissant le nouveau système est essentielle.
Pour aller plus loin:
Un outil d’animation très intéressant, réalisé par Percolab, basé sur la théorie de la double boucle.
Le texte original (en anglais) qui détaille cette théorie de changement.
Plus de ressources du Berkana institute, en anglais.
Les rôles d’ambassadeur et ambassadrices, pionnier et pionnières et d’accompagnement des deuils et du déclin sont couverts plus en détail sur cette page.