Cette note fait partie du carnet Imaginaires de l'intelligence artificielle / Imaginaries of artificial intelligence 🌌
🗣 Below you will find the English version of this note. The text translation was performed by DeepL.
Dans leur article Abundant intelligences: placing AI within Indigenous knowledge frameworks, Jason Edward Lewis, Hēmi Whaanga et Ceyda Yolgörmez présentent un programme de recherche international qui propose un contre-imaginaire aux conceptions dominantes de l’intelligence artificielle. Le projet Abundant Intelligences décrit dans l’article, ancré dans les systèmes de connaissances autochtones de l’Aotearoa (Nouvelle-Zélande), d’Amérique du Nord, du Pacifique et d’Afrique, interroge les fondements épistémologiques de l’IA.
Là où l’industrie technologique conçoit l’intelligence comme une propriété individuelle mesurable et l’IA comme un outil d’extraction et de contrôle, les auteur·ices proposent une vision relationnelle de l’intelligence comme phénomène émergent des réseaux de relations entre humains, non-humains, territoires et histoires. L’enjeu est de réorienter l’IA vers l’abondance plutôt que la rareté, la régénération plutôt que l’extraction, la réciprocité plutôt que le contrôle.
De la rareté à l’abondance
Le terme « abondance » n’est pas décoratif. Il signale un déplacement fondamental des imaginaires de rareté qui structurent le développement technologique contemporain. Dans le cadre du programme de recherche, l’abondance invoque trois principes :
- la régénération, où les pratiques technologiques laissent davantage aux générations futures qu’elles ne prennent;
- la générosité, qui oriente les systèmes vers le partage avec les autres êtres du territoire;
- et la réciprocité, qui reconnaît que nous existons dans des réseaux de relations exigeant que nous travaillions mutuellement à nous soutenir.
Cette vision s’oppose aux logiques extractives du capitalisme de surveillance et aux imaginaires de singularité de la Silicon Valley. Zuboff décrit l’IA comme un moteur d’extraction de données pour prédire et modifier le comportement humain. Cette approche demande : et si l’IA soutenait les langues autochtones menacées, revitalisait les pratiques de gestion territoriale, et renforçait les liens communautaires? Cette réorientation s’appuie sur la reconnaissance que les systèmes de savoirs autochtones ont montré pendant des millénaires que la pensée régénérative est possible.
L’intelligence comme relation
Le programme identifie un problème épistémologique dans la recherche en IA : concevoir l’intelligence comme la propriété d’un agent individuel et autonome. Les définitions dominantes, comme celle de Legg et Hutter – « l’intelligence mesure la capacité générale d’un agent à atteindre des objectifs dans divers environnements » – traitent l’intelligence comme une possession, abstraite du contexte social, culturel, politique et matériel de l’action intelligente.
Les chercheur·euses d’Abundant Intelligences révèlent les racines historiques troublantes de cette conception. L’histoire de « l’intelligence » comme idéologie est liée au colonialisme, à l’eugénisme et à la suprématie blanche. La définition scientifique mainstream citée par les chercheur·euses en intelligence artificielle générale provient de Gottfredson, dont le travail a été financé par le Pioneer Fund – organisation vouée à prouver l’infériorité génétique des personnes noires. Cette généalogie n’est pas accidentelle : le concept d’intelligence a servi à légitimer des hiérarchies de pouvoir, à justifier le génocide des peuples jugés « mentalement inférieurs », et à naturaliser l’idée que certains groupes méritent de dominer d’autres.
Abundant Intelligences propose une conception relationnelle face à cette histoire. L’intelligence émerge des relations – entre personnes, entre humains et non-humains, entre communautés et territoires. Comme l’observe Leroy Little Bear, « le cerveau humain est une station sur le cadran de la radio; réglé à un seul poste, il est sourd aux autres [...] les animaux, les rochers, les arbres diffusent simultanément tout le spectre de la sentience. » Les systèmes de connaissances autochtones retiennent les langages et protocoles permettant le dialogue avec les parents non-humains, créant des discours intelligibles à travers les différences de matérialité, de vibrance et de généalogie.
Concrétiser l’imaginaire
Ces principes se traduisent en explorations concrètes qui réimaginent l’IA. À Hawaiʻi, des recherches intègrent les concepts d’aloha ʻāina (révérence pour un paysage vivant) et ʻāina momona (culture de l’abondance) dans des systèmes d’aide à la décision pour la gestion des sols, fusionnant ainsi science occidentale et épistémologie hawaiienne. En Aotearoa, des équipes explorent comment l’IA pourrait opérer à travers des concepts māori comme hapū (groupe de parenté) et whakapapa (connexion généalogique). Des chercheur·euses haudenosaunee et niitsitapi examinent comment les récits oraux – en parole, chant, poésie – pourraient transformer les architectures computationnelles.
Ces explorations ne visent pas à « améliorer » l’IA existante par consultation autochtone. Elles reconnaissent que l’IA actuelle encode des structures coloniales : extraction de données des communautés marginalisées, biais systémiques, concentration du pouvoir. La réponse proposée est de revendiquer la souveraineté sur le développement technologique. Les principes PCAP (Propriété, Contrôle, Accès, Possession) et CARE (bénéfice Collectif, Autorité de contrôle, Responsabilité, Éthique) structurent la gouvernance : les communautés autochtones conservent la propriété de leurs connaissances, contrôlent leur utilisation, et détiennent le pouvoir décisionnel. L’objectif n’est pas de « rattraper » l’état de l’art, mais de créer des voies alternatives.
Imaginaires
L’apport d’Abundant Intelligences aux imaginaires de l’IA réside dans sa démonstration que les questions fondamentales – qu’est-ce que l’intelligence? qui possède les données? à quoi servent les technologies? – ne sont jamais purement techniques, mais toujours culturelles, politiques et éthiques. Cette approche révèle la généalogie coloniale et eugéniste du concept d’« intelligence » dans la recherche en IA, et expose ce que les imaginaires dominants naturalisent et rendent invisible.
Les épistémologies autochtones offrent des alternatives concrètes. Elles montrent que d’autres mondes technologiques sont possibles :
- des systèmes où l’IA soutient la revitalisation linguistique plutôt que l’homogénéisation culturelle,
- où les algorithmes incarnent la réciprocité plutôt que l’extraction,
- où l’intelligence est distribuée à travers les écologies relationnelles plutôt que concentrée dans les cerveaux individuels.
Ces visions s’appuient sur des millénaires de pratiques éprouvées.
Pour comprendre les imaginaires de l’IA, il ne suffit pas d’analyser les récits dominants. Il faut aussi cartographier les contre-imaginaires qui contestent leurs fondements et proposent d’autres chemins. Abundant Intelligences révèle que la question n’est pas si l’IA va transformer nos sociétés, mais quelles épistémologies, valeurs, et rapports au monde guideront cette transformation.
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In their article Abundant intelligences: placing AI within Indigenous knowledge frameworks, Jason Edward Lewis, Hēmi Whaanga, and Ceyda Yolgörmez present an international research program that offers a counter-imaginary to dominant conceptions of artificial intelligence. The Abundant Intelligences project described in the article, rooted in the Indigenous knowledge systems of Aotearoa (New Zealand), North America, the Pacific, and Africa, questions the epistemological foundations of AI.
Where the technology industry conceives of intelligence as a measurable individual property and AI as a tool for extraction and control, the authors propose a relational vision of intelligence as a phenomenon emerging from networks of relationships between humans, non-humans, territories, and histories. The challenge is to reorient AI toward abundance rather than scarcity, regeneration rather than extraction, reciprocity rather than control.
From scarcity to abundance
The term “abundance” is not decorative. It signals a fundamental shift away from the scarcity mindset that structures contemporary technological development. Within the framework of the research program, abundance invokes three principles:
- regeneration, where technological practices leave more for future generations than they take;
- generosity, which orients systems toward sharing with other beings in the territory;
- and reciprocity, which recognizes that we exist in networks of relationships that require us to work together to support one another.
This vision contrasts with the extractive logic of surveillance capitalism and Silicon Valley's notions of singularity. Zuboff describes AI as a data extraction engine for predicting and modifying human behavior. This approach asks: what if AI supported endangered Indigenous languages, revitalized land management practices, and strengthened community ties? This reorientation is based on the recognition that Indigenous knowledge systems have shown for millennia that regenerative thinking is possible.
Intelligence as a relationship
The program identifies an epistemological problem in AI research: conceiving of intelligence as the property of an individual, autonomous agent. Dominant definitions, such as that of Legg and Hutter—“intelligence measures an agent’s general ability to achieve goals in various environments”—treat intelligence as a possession, abstracted from the social, cultural, political, and material context of intelligent action.
The researchers at Abundant Intelligences reveal the troubling historical roots of this conception. The history of “intelligence” as an ideology is linked to colonialism, eugenics, and white supremacy. The mainstream scientific definition cited by researchers in general artificial intelligence comes from Gottfredson, whose work was funded by the Pioneer Fund—an organization dedicated to proving the genetic inferiority of Black people. This genealogy is not accidental: the concept of intelligence has been used to legitimize power hierarchies, justify the genocide of peoples deemed “mentally inferior,” and naturalize the idea that certain groups deserve to dominate others.
Abundant Intelligences offers a relational approach to this history. Intelligence emerges from relationships—between people, between humans and non-humans, between communities and territories. As Leroy Little Bear observes, "the human brain is like a radio dial; tuned to a single station, it is deaf to others [...] animals, rocks, trees simultaneously broadcast the entire spectrum of sentience. " Indigenous knowledge systems retain the languages and protocols that enable dialogue with non-human relatives, creating discourses that are intelligible across differences in materiality, vibrancy, and genealogy.
Bringing the imaginary to life
These principles translate into concrete explorations that reimagine AI. In Hawaiʻi, research integrates the concepts of aloha ʻāina (reverence for a living landscape) and ʻāina momona (culture of abundance) into decision support systems for soil management, merging Western science and Hawaiian epistemology. In Aotearoa, teams are exploring how AI could operate through Māori concepts such as hapū (kinship group) and whakapapa (genealogical connection). Haudenosaunee and Niitsitapi researchers are examining how oral narratives—in speech, song, and poetry—could transform computational architectures.
These explorations do not aim to “improve” existing AI through Indigenous consultation. They recognize that current AI encodes colonial structures: data extraction from marginalized communities, systemic biases, concentration of power. The proposed response is to claim sovereignty over technological development. The principles of PCAP (Property, Control, Access, Possession) and CARE (Collective Benefit, Authority for Control, Responsibility, Ethics) structure governance: Indigenous communities retain ownership of their knowledge, control its use, and hold decision-making power. The goal is not to “catch up” with the state of the art, but to create alternative paths.
Imaginaries
Abundant Intelligences' contribution to the imaginaries of AI lies in its demonstration that fundamental questions—what is intelligence? who owns the data? What are technologies used for?—are never purely technical, but always cultural, political, and ethical. This approach reveals the colonial and eugenic genealogy of the concept of “intelligence” in AI research and exposes what dominant imaginaries naturalize and render invisible.
Indigenous epistemologies offer concrete alternatives. They show that other technological worlds are possible:
- systems where AI supports linguistic revitalization rather than cultural homogenization,
- where algorithms embody reciprocity rather than extraction,
- where intelligence is distributed across relational ecologies rather than concentrated in individual brains.
These visions are based on millennia of proven practices.
To understand the imaginaries of AI, it is not enough to analyze the dominant narratives. We must also map the counter-imaginaries that challenge their foundations and propose other paths. Abundant Intelligences reveals that the question is not whether AI will transform our societies, but what epistemologies, values, and relationships to the world will guide this transformation.