Trois principales catégories de problèmes sur les médias sociaux

Il y a selon moi trois principales catégories de problèmes sur les médias sociaux: les problèmes causés par les plateformes elles-mêmes (surveillance, extraction de données, publicité ciblée, chambres d'écho, personnalisation algorithmique, notifications addictives, etc.), les problèmes engendrés par les utilisateurs (propos haineux, faux comptes, cyberintimidation, etc.), puis les problèmes causés par des tierces parties (fermes à clic, entreprises prédatrices, data brokers, organisations comme Cambridge Analytica, etc.).

Il serait facile ici de jeter le blâme exclusivement sur les plateformes numériques, leurs concepteurs et propriétaires, tout comme il est problématique de critiquer uniquement les mauvais comportements individuels et les "pommes pourries" qui profitent de l'écosystème des plateformes sans scrupules.

En fait, les "défaillances des plateformes" (analogues aux défaillances du marché), sont des situations dans lesquelles les plateformes échouent à jouer adéquatement leur rôle, c'est-à-dire à bien "connecter" les gens, leur permettre de bien comprendre ce qui se passe dans le monde, et leur permettre de bien partager ce qui importe à leurs yeux. La forme capitaliste des plateformes comme Facebook et Twitter contribue à induire une pression sur l'extraction de données, la prédiction des comportements, le design addictif et la "guerre de l'attention". Ces écosystèmes centralisés et lucratifs stimulent aussi les comportements prédateurs et parasitaires d'acteurs externes, qui viennent s'incruster dans ces écosystèmes pour tirer profit de ces milieux au détriment de l'intérêt général.

Par ailleurs, les individus ou "simples utilisateurs" ont aussi leur part de responsabilité, car le niveau de "civisme" relativement bas, les pratiques agressives, l'arrogance, la flatterie et une pléthore de "vices" sont des conduites omniprésentes en ligne, plusieurs étant encouragées, d'autres étant dénoncées, la plupart laissant les gens dans l'indifférence et l'impuissance générale, ou plutôt devant le spectacle semi-amusant et semi-aliénant de la bêtise humaine que l'on peut constater quotidiennement dans le creux de sa main.

Bien sûr, il y a aussi du "beau" sur les médias sociaux, des échanges constructifs, des formes d'entraide et de solidarité, des rencontres inattendues et des amitiés authentiques qui se tissent, mais cela émerge souvent dans les interstices d'un écosystème qui devient de plus en plus hostile pour le commun des mortels. Bref, les éléments "positifs", "régénérateurs", et "émancipateurs" que l'on peut trouver dans ces environnements numériques deviennent de plus en plus l'exception plutôt que la règle. La constatation d'un "climat toxique" est un symptôme de ce phénomène complexe aux causes multiples.

Selon, il y a trois ou quatre voies à explorer pour résoudre ce problème, lesquelles ne sont pas exclusives mais complémentaires: 1) au niveau individuel et interpersonnel, il s'agit de cultiver des "vertus civiques" (comme l'empathie, l'écoute, la charité interprétative, l'humilité, etc.) pour favoriser des interactions saines dans le monde numérique; 2) au niveau organisationnel, il s'agit de créer des plateformes sociales alternatives, libres et démocratiques, dont le design n'est pas orienté vers l'extraction maximale des données, l'addiction numérique et la prédiction comportementale; 3) au niveau institutionnel et structurel, il faut sortir du capitalisme par la démocratisation des moyens de production et de communication, et sinon au minimum avoir des réformes radicales pour réguler les activités des plateformes capitalistes qui ont une emprise grandissante sur nos vies; 4) enfin, il faut apprendre à créer des espaces "déconnectés" favorisant la sobriété numérique, sans écrans, à la fois dans les milieux de travail, à l'école, dans la vie quotidienne, au lieu d'accélérer la tendance à la numérisation intégrale du monde. Bref, il ne s'agit pas de seulement se réapproprier collectivement les moyens de production algorithmique, mais d'apprendre à créer des espaces sociaux sans ces médiations technologiques, afin que celles-ci gardent une "juste place" dans l'écosystème de nos pratiques.

Actuellement, l'industrie numérique nous pousse davantage vers la numérisation globale de la vie sociale, et le métavers ne représente que l'horizon paroxystique de cette tendance générale. Faut-il seulement "accompagner" cette tendance, la rendre plus "éthique, responsable et inclusive", car il s'agirait d'un processus technologique, économique, social et moral inéluctable? Laissez-moi en douter. Tout comme la solution à la crise écologique n'est pas le simple recyclage, il faut aussi être capable de repenser notre rapport au monde numérique, de réduire notre usage quotidien d'écrans et de médias sociaux, voire de refuser carrément l'introduction de dispositifs algorithmiques dans certaines sphères du monde social lorsque ceux-ci représentent davantage de risques et de nuisances que de bénéfices supposés.

Le "grand refus" de la technologie est une impasse, de même que la simple "déconnexion individuelle" ramenée au stade du minimalisme digital et de la simplicité volontaire. Je ne sais pas personnellement si je resterai encore très longtemps sur Facebook, je migrerai sans doute vers d'autres plateformes moins aliénantes, en cultivant davantage la sobriété numérique et en essayant de contribuer autrement aux débats d'idées dans l'espace public. Mais il s'agit aussi pour moi de créer d'autres plateformes, d'autres espaces plus émancipateurs, au lieu d'accompagner les industries numériques capitalistes pour les rendre plus "responsables", ou de simplement commenter leurs dérives sans offrir d'horizon plus beau et émancipateur.

Je n'ai pas encore d'idée claire sur les voies de sortie, mais une chose semble se confirmer dans mon esprit: il n'y aura pas de libération sur Facebook, Instagram, YouTube, Twitter ou d'autres plateformes capitalistes du même genre, et nous ne serons pas capables de créer un monde social sain et égalitaire par la médiation de ces dispositifs technologiques.

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Numérique et données - Enjeux, leviers et stratégies
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Intégré par Équipe En commun, le 12 avril 2023 08:52
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GAFAM, Intelligence artificielle (IA, ChatGPT, ...), Réfléchir et analyser, Surveillance, données, vie privée et cybersécurité

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Publication

16 novembre 2021

Modification

14 septembre 2023 11:18

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Pour citer cette note

Jonathan Durand Folco. (2021). Trois principales catégories de problèmes sur les médias sociaux. Praxis (consulté le 15 juillet 2024), https://praxis.encommun.io/n/AAY0Tw9dwZzI6Y5FJnYfc-HniZM/.

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