Éric Desmarais réfléchit aux droits d’auteur à l’ère de l’IA / Éric Desmarais reflects on copyright in the age of AI

Frédérique : 

On vient de parler de la valeur d’une œuvre à l’ère de l’intelligence artificielle générative et ça nous mène aux fameux enjeux des droits d’auteur, parce que c’est souvent ces enjeux qui sont soulevés par le milieu artistique et culturel. Qu’as-tu à dire là-dessus? Quelles sont les pistes d’action ou de solution?

Éric :

Je crois qu’il faut arrêter de défendre le droit d’auteur tel qu’il existe actuellement. Si l’on faisait une étude sérieuse sur le nombre d’artistes qui vivent réellement de leurs droits d’auteur aujourd’hui, on serait cruellement surpris. Cet outil ne protège presque plus personne. En réalité, le droit d’auteur ne protège que ceux et celles qui ont les moyens financiers d’aller en cour. Car si tu n’as pas les ressources pour te défendre, tu n’as, de facto, aucun droit. C’est aussi simple que ça.

On a tendance à voir le droit d’auteur comme le dernier bastion qui assurerait la survie des artistes. Or, c’est une illusion. Ce dispositif ne garantit pas la protection ni la rémunération. Historiquement, il a été inventé pour créer de la rareté, afin de transformer l’œuvre en levier économique. Ce modèle est devenu complètement incompatible avec l’environnement numérique, où tout est, par nature, multiple et reproductible à l’infini.

📀 Un système inadapté à la réalité numérique

L’idée de rareté n’a plus de sens à l’ère d’Internet. La notion de copie n’existe plus : dès qu’un contenu est en ligne, il est immédiatement démultiplié. Alors, est-ce que le droit d’auteur est encore l’outil adapté pour assurer aux artistes une rémunération décente? Ma réponse est non.

Évidemment, il y a toujours quelques exceptions : une minorité d’artistes tirent encore des revenus intéressants du droit d’auteur. Pour l’immense majorité, ce système ne fonctionne plus. Cela fait déjà plusieurs années qu’on en discute. Certain·es ont tenté d’utiliser des alternatives comme les licences Creative Commons, mais ça n’a pas pris, faute de temps et de moyens pour vulgariser leur usage. Dans d’autres domaines, comme celui des logiciels, l’open source s’est imposé comme une solution plus simple et plus adaptée.

🏝 Le mirage des compensations

Certain·es espèrent encore que les artistes pourront toucher une rémunération quand leurs œuvres sont utilisées pour entraîner des modèles d’IA. Faisons le calcul : imaginons qu’une entreprise doit rémunérer équitablement les artistes visuels dont les œuvres ont été utilisées pour entraîner leur grand modèle de langage. Supposons qu’elle exploite 1 milliard d’images et génère 10 millions de dollars par année. Si l’on divise ce montant par 1 milliard, on arrive à… 1 sou par œuvre. Autrement dit, presque rien.

C’est exactement ce qui s’est passé avec Spotify : des micropaiements dérisoires qui, au bout du compte, ne permettent pas aux artistes de vivre de leur travail. Croire que le droit d’auteur peut offrir une protection efficace face à l’IA, c’est nourrir une illusion ou s’enfermer à double tour dans un modèle de pauvreté systémique. 

Image créée par ChatGPT Pro

💰 Vers un nouveau modèle

Je pense que la question du droit d’auteur doit être considérée comme temporaire. Si ce n’est plus l’outil capable d’assurer aux artistes un minimum de revenus, il faut absolument inventer autre chose. Avec plusieurs regroupements et associations, on travaille déjà à imaginer des modèles alternatifs.

Selon moi, le droit d’auteur devrait désormais servir uniquement à préserver la paternité des œuvres : assurer qu’on ne perde jamais la trace de qui les a créées. Ensuite, il faudrait adapter les règles selon les conditions de financement. Par exemple, si une œuvre a été produite grâce à des fonds publics, il devrait y avoir des obligations de mise à disposition gratuite pour les citoyen·nes qui en ont payé le développement, définies par les bailleurs de fonds. On pourrait ainsi concilier reconnaissance des artistes et accès élargis aux œuvres.

🕶 L’IA et la question du style

Quand on étudie l’histoire de l’art, on s’aperçoit que les processus liés à l’apprentissage de la création artistique humaine ressemblent beaucoup à ce que fait l’IA. On apprend en étudiant des modèles, en repérant des motifs, en s’inspirant de différents courants et artistes. La différence, c’est que l’IA le fait de façon statistique et mécanisée.

Là où les choses se compliquent, c’est dans la question du style. Car un style n’est pas protégeable par le droit d’auteur. Si je copie ta voix, ton style graphique ou ton approche artistique, il est impossible de m’attaquer en justice. Le droit d’auteur protège des œuvres précises  une chanson, un texte, un personnage  mais pas un style. Or, c’est exactement ce que reproduisent les IA génératives : elles imitent des styles. Et juridiquement, cela n’est pas interdit.

C’est pour cela que s’accrocher au droit d’auteur comme outil central est un cul-de-sac. Même si on voulait, on ne pourrait pas définir précisément ce qu’est un style, ni prouver de manière incontestable qu’il a été copié.

🌐 La suite logique d’Internet

À mes yeux, l’IA n’est que la suite logique de la révolution d’Internet. Le web a déjà restructuré et uniformisé nos connaissances en les rendant interopérables : textes, images, vidéos sont désormais interchangeables, transmissibles dans des formats universels. Il ne manquait qu’une chose : un outil capable de traiter des masses colossales de données et d’en dégager des patterns. C’est exactement ce que fait l’IA.

Alors, plutôt que de s’arc-bouter sur le droit d’auteur, il est temps de reconnaître que ce système appartient au passé. La véritable question, c’est : quel nouvel outil, quel nouveau cadre va-t-on inventer pour que les artistes puissent vivre décemment de leur travail, tout en continuant à créer dans un monde où la copie est infinie et où les machines participent à la production culturelle?

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Frédérique: 

We just talked about the value of a work in the age of generative artificial intelligence, and that brings us to the famous issue of copyright, because it's often this issue that is raised by the artistic and cultural community. What do you have to say about that? What are some possible courses of action or solutions?

Éric:

I think we need to stop defending copyright as it currently exists. If we did a serious study on the number of artists who actually make a living from their copyright today, we would be sorely surprised. This tool hardly protects anyone anymore. In reality, copyright only protects those who have the financial means to go to court. Because if you don't have the resources to defend yourself, you have, de facto, no rights. It's as simple as that.

We tend to see copyright as the last bastion ensuring the survival of artists. But this is an illusion. This system does not guarantee protection or remuneration. Historically, it was invented to create scarcity, in order to transform works of art into economic leverage. This model has become completely incompatible with the digital environment, where everything is, by nature, multiple and infinitely reproducible.

📀 A system ill-suited to the digital reality

The idea of scarcity no longer makes sense in the Internet age. The concept of copying no longer exists: as soon as content is online, it is immediately multiplied. So, is copyright still the right tool to ensure artists receive decent remuneration? My answer is no.

Of course, there are always a few exceptions: a minority of artists still earn significant income from copyright. For the vast majority, this system no longer works. This has been under discussion for several years now. Some have tried to use alternatives such as Creative Commons licenses, but these have not caught on due to a lack of time and resources to popularize their use. In other areas, such as software, open source has emerged as a simpler and more suitable solution.

🏝 The mirage of compensation

Some still hope that artists will be able to receive compensation when their works are used to train AI models. Let's do the math: imagine that a company has to fairly compensate visual artists whose works have been used to train their large language model. Suppose it exploits 1 billion images and generates $10 million per year. If we divide that amount by 1 billion, we get... 1 cent per work. In other words, almost nothing.

This is exactly what happened with Spotify: derisory micropayments that ultimately do not allow artists to make a living from their work. Believing that copyright can offer effective protection against AI is either wishful thinking or locking ourselves into a model of systemic poverty. 

💰 Towards a new model

I believe that copyright should be considered a temporary measure. If it is no longer capable of guaranteeing artists a minimum income, we absolutely must come up with something else. Several groups and associations are already working on alternative models.

In my opinion, copyright should now serve only to preserve the authorship of works: to ensure that we never lose track of who created them. Next, the rules should be adapted to the financing conditions. For example, if a work was produced with public funds, there should be obligations to make it available free of charge to the citizens who paid for its development, as defined by the funders. This would reconcile recognition of artists with broader access to works.

🕶 AI and the question of style

When studying art history, we see that the processes involved in learning human artistic creation are very similar to what AI does. We learn by studying models, identifying patterns, and drawing inspiration from different movements and artists. The difference is that AI does this in a statistical and mechanized way.

Where things get complicated is in the question of style. Because style cannot be protected by copyright. If I copy your voice, your graphic style, or your artistic approach, it is impossible to take legal action against me. Copyright protects specific works—a song, a text, a character—but not a style. Yet this is exactly what generative AI reproduces: it imitates styles. And legally, this is not prohibited.

That's why clinging to copyright as a central tool is a dead end. Even if we wanted to, we couldn't precisely define what a style is, nor could we prove beyond a doubt that it has been copied.

🌐 The logical next step for the Internet

In my view, AI is simply the logical next step in the Internet revolution. The web has already restructured and standardized our knowledge by making it interoperable: text, images, and videos are now interchangeable and can be transmitted in universal formats. The only thing missing was a tool capable of processing colossal amounts of data and identifying patterns within it. That is exactly what AI does.

So, rather than clinging to copyright, it's time to recognize that this system belongs to the past. The real question is: what new tool, what new framework are we going to invent so that artists can make a decent living from their work, while continuing to create in a world where copying is infinite and machines participate in cultural production?

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Intégré par Frédérique Dubé, le 29 septembre 2025 16:23

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Publication

29 septembre 2025

Modification

1 octobre 2025 08:50

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Pour citer cette note

Frédérique Dubé, Jacinthe Jacques, Alice Rivard. (2025). Éric Desmarais réfléchit aux droits d’auteur à l’ère de l’IA / Éric Desmarais reflects on copyright in the age of AI. Praxis (consulté le 23 janvier 2026), https://praxis.encommun.io/n/Cqxk8fKtIkUn-J-oYhjVyZotmYY/.

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