Dialogue entre élu·es et citoyen·nes : Rôles et collaborations en contexte de transformation des compétences municipales

🌻 Mise en contexte : Atelier organisé dans le cadre des actions de la triade des MRC de Bellechasse, de La Matapédia et de la Côte-de-Beaupré.

💡 Intention : Réfléchir et échanger sur les rôles des élu·es et des citoyen·es dans le développement de leur milieu. Dans un contexte où les municipalités ont un rôle de plus en plus important à jouer en matière de développement territorial, quels moyens pouvons-nous mettre en place pour favoriser une collaboration entre les élu·es et les citoyen·es?

Source : Une partie du contenu de cette fiche synthèse a été réalisée à partir des présentations de Madeleine Lefebvre - Professeure en développement collectif à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) -, Jean-François Bordeleau - Citoyen engagé au sein de la communauté de Saint-Ferréol-les-Neiges et de la Côte-de-Beaupré -, ainsi que Robert Savoie - Maire de la municipalité de Saint-Valérien

Enregistrement de l'atelier

Intervention de Madeleine Lefebvre

Présentation issue de sa thèse réalisée en 2022-2023 : Comment les élu·e·s des petites municipalités (moins de 5000 habitants) mobilisent-ils les savoirs citoyens ?

Trois constats émergent de son analyse :

1. La vision du rôle d’élu

Les élu·es des petites municipalités ont une perception claire de leur rôle avant même leur élection. La majorité d’entre eux ont déjà une expérience municipale ou un engagement préalable. Ils se voient comme un intermédiaire entre les citoyens et l’appareil municipal, adoptant ainsi une posture traditionnelle de représentation.

Bien qu’ils souhaitent être à l’écoute et demeurer accessibles, ils ne sont pas toujours favorables aux démarches de participation citoyenne. Cette réticence s’explique souvent par des expériences négatives passées ou par leur propre conception du rôle d’élu·e, qui les amène à penser qu’ils connaissent déjà les préoccupations de leurs concitoyen·nes.

2. L’apprentissage en cours de mandat

Dans un contexte de professionnalisation croissante des municipalités, les élu·es doivent constamment apprendre. Toutefois, beaucoup d’entre eux ont peu de connaissances sur les mécanismes de participation citoyenne, ce qui nécessiterait un accompagnement adapté pour développer ces compétences.

3. La perception de l’expertise

Pour ces élu·es, les principaux experts sont les employés municipaux. L’expertise citoyenne, quant à elle, est peu prise en compte dans le développement des projets.

Certains élus expriment même une certaine méfiance envers la politique, qu’ils associent parfois à la corruption. Cette perception influence leur rapport à l’expertise, qu’ils conçoivent comme quelque chose de neutre et technique, plutôt que comme une ressource issue des citoyens eux-mêmes. En conséquence, la place accordée aux savoirs citoyens reste limitée.

Intervention de Jean-François Bordeleau – Saint-Ferréol-les-Neiges

Entrepreneur citoyen, passionné par son milieu et le plein air, originaire de la Mauricie.

Jean-François Bordeleau est très engagé dans sa communauté. Il siège notamment au conseil d’administration de l’OBNL Entraid’don, au sein duquel, la mairesse Mélanie Royer-Couture fût à l’origine de la création d’une friperie communautaire. Ce projet s’est développé en étroite collaboration avec la municipalité, qui met des locaux à disposition. Le responsable des loisirs y contribue également de manière significative.

Ce type d’initiatives illustre un maillage organique entre les acteurs locaux. Il devient parfois difficile de distinguer qui porte quelle responsabilité, ce qui témoigne d’une belle collégialité. L’organisme fonctionne presque comme une extension du service des loisirs à Saint-Ferréol.

Un café a vu le jour dans l’ancien presbytère : le Saint-Fé Café. Initié par des citoyens, il vise à briser l’isolement et favoriser les échanges intergénérationnels et sociaux. Le local, mis à disposition par la municipalité, permet d’offrir un espace inclusif et animé. En parallèle, plusieurs autres projets voient le jour, notamment les paniers de Noël et les frigos partagés, toujours en collaboration avec la municipalité. Cette synergie facilite la concrétisation des initiatives locales et transforme le rapport des citoyens à leur ville. Plusieurs d’entre eux expriment d’ailleurs leur surprise en apprenant que la municipalité soutient directement certains projets, ce qui modifie positivement leur perception du rôle municipal.

Jean-François Bordeleau est également impliqué dans un projet touchant la Côte-de-Beaupré, axé sur le développement du secteur Est de Sainte-Anne. Passionné de ski hors-piste, il fait partie d’une communauté active sur une page Facebook dédiée. Cette plateforme foisonne d’idées, notamment en lien avec les conseils municipaux.

Cependant, il souligne la complexité du paysage décisionnel entourant ces projets : entre la gestion municipale, le centre de ski, les élus, la MRC, la Sépaq et le gouvernement, il est parfois difficile pour un citoyen de s’y retrouver. Comprendre qui détient quel pouvoir et qui prend quelles décisions n’est pas intuitif. Il estime qu’il serait pertinent d’adopter une posture d’apprenant pour mieux saisir les rouages de l’appareil municipal et gouvernemental. Bien qu’il ait la chance de connaître certains élus, il constate que la mécanique institutionnelle demeure complexe.

Intervention de Robert Savoie – Maire de Saint-Valérien

Un parcours de transformation communautaire sur plus de 10 ans

Robert Savoie est maire de Saint-Valérien depuis 15 ans. La dynamique actuelle de la municipalité résulte d’un long processus de transformation amorcé il y a plus d’une décennie.

Les grandes étapes du changement

  • 2010 : Démission du maire en place, dans un contexte marqué par de la violence verbale. La situation ne correspondait pas à la vision souhaitée pour le village. Robert Savoie a alors été sollicité pour prendre la relève.
  • 2011 : Organisation d’une grande consultation publique pour définir les priorités du village.
  • Acquisition et transformation de l’église :
    • L’église a été acquise par la municipalité et progressivement transformée en centre communautaire (automne 2018).
    • Une concertation avec les citoyens a permis d’évaluer l’intérêt de créer un OBNL pour gérer les activités du bâtiment. Plusieurs acteurs locaux, dont le Cercle des fermières, ont été impliqués dans cette démarche.
    • Aujourd’hui, la municipalité gère uniquement le bâtiment, tandis que l’OBNL s’occupe de l’animation et des activités. 
    • La transparence est une priorité : des comptes sont régulièrement rendus à la population.

Un modèle de développement durable et communautaire

  • Financement : Les projets et demandes de subventions passent par la Corporation de développement. Grâce au travail de la responsable, plus de 300 000 $ en subventions sont obtenus annuellement.
  • Écoresponsabilité : La municipalité a fait le choix d’un chauffage aux granules, avec un approvisionnement local, soutenant ainsi une économie de proximité.
  • Services offerts : Le centre communautaire abrite plusieurs infrastructures et initiatives, notamment une cuisine certifiée MAPAQ pour le projet Valeureux Rhizomes, ainsi qu’une salle d’entraînement et d’autres services pour la population.

Une municipalité en croissance

  • 2010 : 835 habitants
  • 2024 : 960 habitants
  • Dynamisme scolaire : Le nombre d’enfants fréquentant l’école primaire est presqu’à pleine capacité, ayant passé de 35 élèves en 2010 à 90 en 2025.
  • Fiscalité avantageuse : Saint-Valérien affiche une charge fiscale 16 % inférieure à la moyenne des municipalités comparables, selon les données du répertoire des municipalités du MAMH.

Synthèse des idées principales issues de la période de questions

La discussion qui a suivi les présentations a mis en lumière plusieurs enjeux liés à la participation citoyenne, la gouvernance municipale et la mobilisation communautaire. Voici les principales thématiques abordées :

1. La relation entre société civile et élus

  • Un lien positif entre élus et citoyens ressort des présentations, mettant en avant des pratiques collaboratives et une vision d’entraide entre municipalités.
  • Certains élus, comme Mario Langevin, apprécient le contact direct avec la population mais préfèrent éviter les réseaux sociaux, qui peuvent être source de tensions.
  • Madeleine Lefebvre souligne la distinction entre « la politique » et « le politique » : si certains élus perçoivent leur rôle de manière fermée, dans une dynamique de gestion restreinte, d’autres adoptent une approche participative et inclusive.

2. Les défis et opportunités de la participation citoyenne

  • La participation citoyenne est influencée par l’histoire et la culture municipale. Certains élus constatent un clivage entre les pratiques traditionnelles et une nouvelle approche plus axée sur la consultation et la co-construction des projets.
  • Jean-François Bordeleau questionne la dynamique entre l’intérêt municipal et régional, soulignant la difficulté de concilier ces échelles d’action.
  • Madeleine Lefebvre recommande d’aller à la rencontre des citoyens dans leurs espaces de vie (événements locaux, activités sportives) plutôt que de privilégier des documents écrits ou formels.

3. Gouvernance municipale et capacité d’agir des élus

  • Robert Savoie met en avant le défi du vieillissement de la population et de l’augmentation des coûts, qui peut freiner les initiatives. Il insiste sur l’importance pour un maire de donner une direction claire, tout en étant à l’écoute des citoyens.
  • La lenteur des processus municipaux est un enjeu : en 10 ans, 30 % de la population de Saint-Valérien a changé, rendant plus difficile la conciliation des intérêts plus conservateurs de certains citoyens versus les intérêts plus progressistes des nouveaux arrivants.
  • Richard Thibault souligne le manque de formation pour les nouveaux élus. Beaucoup ne savent pas dans quoi ils s’embarquent et doivent tout apprendre sur le tas. Il propose que des formations obligatoires soient mises en place dès le début du mandat.

4. La mobilisation citoyenne : comment l’encourager ?

  • L’implication des citoyens semble plus forte lorsqu’il y a un problème concret à résoudre, selon Majella Pichette. La préservation d’un service ou d’un bâtiment devient alors un catalyseur.
  • Marcel Belzile rappelle que le plaisir est essentiel dans l’implication : il faut donner envie aux citoyens de s’investir et les solliciter personnellement (ex. appels téléphoniques).
  • Jean-François Bordeleau note que les citoyens doivent être directement interpellés pour s’impliquer. Il constate que les cafés-conseils organisés dans sa municipalité peinent à attirer les citoyens.
  • Madeleine Lefebvre propose d’introduire une sensibilisation à la politique municipale dès le secondaire, afin de développer un engagement citoyen à long terme.

5. La transformation des structures démocratiques

  • Robert Savoie exprime son inquiétude face à la réduction du nombre de conseillers municipaux de six à quatre, une tendance adoptée par plus de 200 communautés. Il y voit un affaiblissement de la démocratie locale et questionne l’avenir du Québec en termes de véritable occupation du territoire.
  • René Lachapelle fait un parallèle avec la disparition de plusieurs institutions citoyennes (CLSC, CRÉ, commissions scolaires), qui ont réduit les espaces d’implication directe des citoyens. Selon lui, ces suppressions n’ont pas amélioré la gouvernance et ont renforcé un sentiment de déconnexion.

Conclusion : un changement en cours, mais encore fragile

  • Madeleine Lefebvre observe que les initiatives participatives sont en émergence, mais nécessitent du temps pour s’implanter durablement. Elle souligne l’importance d’assumer que les élus n’ont pas toujours les réponses et doivent apprendre à montrer leur vulnérabilité dans leurs démarches consultatives.
  • Jean-François Bordeleau trouve enrichissante la discussion entre citoyens et élus, estimant qu’elle permet de déconstruire certains préjugés et de mieux comprendre la réalité des décideurs.
  • Robert Savoie conclut en partageant sa satisfaction d’avoir contribué à un projet collectif, tout en s’interrogeant sur la direction future de la gouvernance municipale.

Mot de la fin

Sylvie conclut en soulignant l’importance de poursuivre ces échanges. Certains sujets, comme la gestion des citoyens réfractaires ou les interactions plus complexes, n’ont pas pu être approfondis, mais pourraient faire l’objet d’un futur atelier.

Elle remercie chaleureusement les panélistes pour leurs précieux partages, ainsi que les participants pour leur engagement et le temps consacré à cette discussion. Enfin, elle exprime sa gratitude envers ses collègues, Marie-Ève et Nancy, pour leur précieuse collaboration.

Pour en savoir plus :

Lefebvre, Madeleine (2024). Les élus des petites municipalités québécoises et leur rapport aux savoirs des acteurs du développement territorial. Thèse. Gatineau, Université du Québec en Outaouais, Département des sciences sociales, 219 p.

Lefebvre, M., Racine, S. et Chiasson, G. (2022). Le rapport aux savoirs des élu·es des petites municipalités québécoises. Résultats d’une étude exploratoire. Communagir.

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Publication

20 février 2025

Modification

24 juillet 2025 08:01

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Pour citer cette note

Christine Champagne, Marie-Soleil L'Allier, Marie-Ève Lavoie. (2025). Dialogue entre élu·es et citoyen·nes : Rôles et collaborations en contexte de transformation des compétences municipales. Praxis (consulté le 8 décembre 2025), https://praxis.encommun.io/n/K4TAl6HBGiWbv4l_N4qLbRKJofE/.

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