Cette note décrit le processus de recherche et de réflexion derrière Itin'ERE, un atelier d'éducation relative à l'environnement et de philosophie pour enfants créé et animé en 2017- 2018 par Vincent Boisclair et Rémi Proteau. --> Pour en savoir plus sur Itin'ERE.
Mise en contexte
Monter un atelier de philosophie pour enfants et d'éducation à l'environnement alors qu'on n'a aucune formation en philosophie et à peine un demi-bac en environnement en poche: c'est le projet qu'on s'était donné, Vincent et moi.
Je vous mets en contexte: On est en 2017 et nous sommes deux jeunes écolos qui veulent réfléchir à l’environnement avec des jeunes à travers le Québec. Dans nos cours et stages, on nous avait enseigné deux approches d'éducation relative à l’environnement (ERE): l’éducation en nature et la sensibilisation. Alors que la première est basée sur l’émerveillement des enfants, la seconde s'appuie sur la dichotomie maître et élève, bien et mal. À l'époque, nous ne nous reconnaissions dans aucune de ces deux approches.
Nous étions deux jeunes idéalistes, mais très critiques de cette société qui causait les changements climatiques qu’on connaît aujourd’hui. C’était donc important pour nous de travailler sur l’esprit d’analyse des jeunes afin de former des citoyen·nes qui sachent regarder le monde avec une lentille critique.
En théorie
En faisant quelques recherches sur les manières alternatives d'aborder l'éducation, nous avons entendu parler de la philosophie pour enfants. Nous nous somes intéressés aux travaux de Matthew Lipman aux États-Unis et de Michel Sasseville au Québec. Nous avons réalisé qu'il y avait un immense bagage théorique derrière le sujet et avons fait le choix conscient de nous lancer dans l'aventure malgré tout. Pas question qu’on fige devant notre ignorance! Mais pas question qu’on dise n’importe quoi non plus. Nous avons donc contacté et rencontré des professeur·es et chargé·es de cours qui travaillaient en éducation, didactique, philosophie appliquée et philosophie pour enfants à l’Université de Sherbrooke: Marc Boutet, Allison Marchildon et Stéphane Marie. Nous avons aussi poursuivi nos réflexions sur l’ERE grâce aux travaux de Lucie Sauvé et aux conseils de Virginie Boelen (UQAM). La compréhension de leurs différentes approches et de leurs recommandations nous ont permis de nous faire une idée plus claire de la manière dont nous souhaitions allier ERE et philosophie.
Notre posture
Au vu de nos recherches, nous nous sommes donc donné des critères de base pour l’atelier:
- Animer sans être au centre;
- Faire place à la créativité des jeunes;
- Amener les jeunes à coconstruire leur espace de discussion;
- Créer des discussions au cours desquelles les jeunes ne seront pas tous·tes du même avis;
- Relancer les discussions pour que les jeunes se posent toujours des questions
Nous avons choisi d’adopter une posture clé de la philosophie pour enfants: celle de faire comprendre aux jeunes qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. Ce qui compte avant tout n’est pas la conclusion, mais la réflexion qui est derrière.
En pratique
Ensuite, le défi a été de réconcilier toute cette théorie avec la pratique - on avait quand même un atelier à animer, et on voulait qu’il soit le fun!
Nous avons donc créé un atelier basé sur le jeu et se déroulant sur deux périodes.
Créativité
Pour stimuler la créativité des jeunes, nous avons choisi de passer par l’art. À la première période, le dessin était mis de l’avant tandis qu’à la seconde, l’art dramatique prenait place à travers une partie d’improvisation!
Coconstruction
Pour s’approcher du concept de communauté de recherche philosophique, on souhaitait faire travailler les jeunes en équipe autour d’une «mission». À la première période, la mission des équipes était de concevoir leur cour de récréation de rêve. À la seconde période, elles devaient créer de courtes pièces de théâtre sur des sujets liés à l'environnement, mais un peu loufoques! Pour les élèves, la «mission» ressemblait à n’importe quel jeu, mais pour nous, c’était la porte d’entrée vers des questions philosophiques sur la nature.
Discussions et dissensions
Pour nous assurer que les jeunes ne soient pas tous·tes du même avis, on utilisait le concept de personnage. Au premier atelier, chaque élève se voyait attribuer un personnage et devait prendre en compte les intérêts de celui-ci durant la création de la cour de récré. Un de ces personnages était la Nature… vous voyez ou on veut en venir! Au second atelier, les élèves créaient elles et eux-mêmes leurs personnages à travers les matchs d’impro. L’utilisation de personnages permettait d’accentuer les dissensions tout en ayant pour effet de détacher l’opinion émise de la personne qui la porte. Les discussions ne devenaient donc (presque!) jamais émotionnelles et les jeunes pouvaient cocréer les solutions aux problèmes philosophiques rencontrés. Les thématiques données aux jeunes pour les improvisations avaient aussi leur importance. Nous choisissions volontairement des libellés qui poussaient vers la prise de position, voire le conflit entre les personnages, encore une fois dans l'optique de créer des discussions et dissensions.
Relancer
Durant les deux ateliers, en plus d’expliquer les règles, notre rôle consistait à relancer les discussions et à approfondir les questions que les élèves rencontraient. Alors que certaine équipes plongeaient à fond dans les désaccords et tentaient d’y trouver des solutions, d’autres équipes semblaient d’accord sur tout! Notre rôle était alors d’apporter des questions supplémentaires et de forcer les équipes à se creuser les méninges.
Et à la fin
Les deux périodes étaient très souvent chargées de discussions riches, de questionnements et de regards pétillants d’intelligence, mais nous en retenons aussi beaucoup de rires et de plaisir. Malgré tout, à la fin des deux ateliers, nous avions souvent réussi à faire évoluer les élèves à travers les questions suivantes.
Premier atelier:
- Qu’est-ce qui est important pour moi?
- Qu’est-ce qui est important pour les autres?
- Comment faire pour créer un environnement qui plaise à tous?
- La Nature a-t-elle les mêmes droits que les humains?
- Qu’est-ce que la nature?
Deuxième atelier:
- Y a-t-il des éléments de la nature qui sont plus importants que d’autres?
- Qu’est-ce que la pollution?
- Quelles raisons amènent des gens à polluer?
- Quelles raisons amènent des gens à vouloir protéger l’environnement?
- Est-ce que l’environnement est important pour moi ou suis-je indifférent à l’environnement? Pourquoi?
- Comment puis-je agir en cohérence avec ce qui est important pour moi?
Et à la fin, fidèles à notre posture, nous ne donnions jamais de «bonne réponse»: nous insistions plutôt sur le fait que c’est la réflexion derrière nos choix qui est la plus importante. Et nous terminions toujours sur la phrase : «Continuez à vous poser des questions, et continuez à en poser aux autres! Il n’y a jamais trop de Pourquoi! »
→ Pour en savoir plus sur le déroulement de l’atelier Itin’ERE