Le 19 novembre 2025, à l’occasion de l’assemblée générale annuelle de Transition en commun, un panel s’est tenu autour du thème S’inspirer des luttes pour éclairer la transition. Cette note propose une synthèse des échanges et réflexions qui ont émergé au fil de cette conversation collective.
💬 Ouverture du panel
Sylvain Lefèvre a ouvert le panel en situant cet échange dans un moment historique marqué par des reculs démocratiques et des tensions sociales. Selon lui, c’est précisément dans ces périodes difficiles que l’esprit de combativité et d’engagement de Transition en commun devient essentiel. Il évoque l’héritage de la militante Lorraine Guay, décédée ces dernières années, pour illustrer comment les luttes du passé peuvent servir de repères lorsqu’on cherche à transformer le présent. Son message central est que les mouvements sociaux disposent déjà de sources profondes de courage et de sagesse qu’il faut savoir réactiver pour avancer. En présentant les panélistes, il montre que chacun d’eux incarne une facette des transitions nécessaires : mobilité durable, justice autochtone, logement communautaire et démocratie locale.
✨Raconter une histoire de changement
L’objectif du panel n’est pas seulement de raconter des expériences inspirantes, mais d’examiner comment des changements concrets deviennent possibles. Quels déclencheurs, quelles alliances, quels gestes déterminants permettent de faire bouger les lignes? Chaque intervenant est invité à offrir un court récit qui permet de comprendre les dynamiques de transition à partir de situations réelles.
Marianne Giguère - Ex-conseillère municipale à Montréal reconnue pour son leadership en mobilité active
La présentation de Marianne retrace la transformation profonde de Montréal, passée d’une ville conçue pour l’automobile à la meilleure ville cyclable en Amérique du Nord où l’usage du vélo a doublé en cinq ans.
Elle explique que ce changement n'est pas survenu du jour au lendemain. Il trouve ses racines en 1975 avec la création du groupe militant Le Monde à bicyclette, un mouvement citoyen qui a planté la graine du cyclisme urbain. Après la création des premières pistes cyclables dans les années 80-90, il y a eu une lente stagnation. Le momentum qui a accéléré le changement est l'arrivée d'une discussion publique croissante sur le vélo (inspirée par des villes comme New York et Paris) et à 'émergence du concept de Vision Zéro (zéro décès et blessé grave).
C'est l’élection de Projet Montréal et le courage politique de Valérie Plante qui ont permis d’opérer un véritable basculement, notamment grâce au déploiement du Réseau express vélo (REV). Ce succès repose sur une articulation fine entre les forces citoyennes, dont une militance renouvelée et des actions symboliques comme les vélos fantômes, l’expertise scientifique et des élu·es prêt·es à prendre des risques. En huit ans, cette convergence a permis de bâtir un réseau structurant d’envergure.
Marianne rappelle toutefois que la culture de l’automobile demeure un adversaire puissant, soutenu par des intérêts économiques, des habitudes ancrées et des oppositions provenant tant de certains commerçants que du "commentariat" qui cherchent souvent à freiner ces avancées.
Maïtée Labrecque-Saganash - Autrice, animatrice et activiste crie engagée pour les droits autochtones et perspectives décoloniales
Maïtée, originaire de la communauté crie de Waswanipi, a présenté les transformations qui marquent sa nation, cinquante ans après la Convention de la Baie-James. Ce traité historique, premier du genre au Canada, a reconnu aux Cris une autonomie significative dans la gestion de leurs institutions publiques. Pourtant, malgré cette avancée, les communautés font toujours face à des défis majeurs : crise du logement, déserts alimentaires, pénurie de main-d’œuvre, pauvreté persistante et un taux de diabète extrêmement élevé, révélant une réalité sociale fragile malgré la richesse du territoire convoité par les industries extractives.
Pour répondre à ces enjeux, les Cris ont créé en 2024 les comités Miyupimaatisiiun. Inspirés d’une vision holistique du bien-être, ces comités dotés de pouvoirs législatifs permettent de mieux coordonner les ressources et d’ancrer les décisions dans les besoins réels des communautés. Ils stimulent la participation citoyenne et encouragent les citoyen·nes à faire partie des solutions pour provoyer du changement dans leur communauté.
Parallèlement, la Nation crie est en train de redéfinir son rapport aux acteurs externes (Hydro-Québec, entreprises minières, gouvernements) en exigeant que les projets sur son territoire s’accompagnent désormais d’investissements concrets dans les infrastructures et les services plutôt que de simples promesses d’emplois.
Jean Panet-Raymond - Fondateur du Conseil québécois de développement social, ex-président du Conseil canadien de développement social
Jean a présenté la mobilisation déterminante qui a permis de protéger le parc Frédéric-Back dans le quartier Saint-Michel longtemps marqué par son passé de carrière Miron et de dépotoir. Le déclencheur survient en 2011-2012, lorsque la ville annonce sans consultation l’installation d’une usine de compostage au cœur du parc, une décision motivée par l’urgence d’utiliser un budget fédéral. Pour les citoyen·nes, ce parc représentait un rare symbole de revitalisation et d’espoir.
La réaction a été immédiate et massive : pétition de plus de 10 000 signatures, interventions répétées en conseils d’arrondissement et municipaux, mise en évidence des irrégularités réglementaires. Cette pression a finalement forcé la ville à déplacer l’usine vers un parc industriel de Montréal-Est. Le succès repose surtout sur la force des alliances. Les résident·es ont d’abord gagné l’appui des élus locaux, puis ont uni leurs efforts à un comité d’Ahuntsic, plus influent, ce qui a renforcé leur "crédibilité".
La mobilisation était toutefois loin d’être évidente : Saint-Michel, quartier d’immigration récente, était souvent perçu comme politiquement docile et les citoyen·nes ont été accusés d'adopter un discours « Pas dans ma cour ! ». Mais la société civile a su transformer la lutte en démarche inclusive (porte-à-porte, activités culturelles, chants collectifs) permettant à toute la communauté de s’approprier le mouvement et d’en faire une victoire commune.
Laurence Bherer - Professeure et experte de la participation publique et de la démocratie locale
Laurence, engagée dans le groupe sur la démocratie participative de TeC, rappelle que les propositions issues du rapport La démocratie au cœur de la transition socio-écologique, notamment l’idée d’une Assemblée citoyenne du futur et la relance d’un chantier sur la démocratie, s’inscrivent dans une longue histoire de transformation institutionnelle à Montréal. Elle rappelle que cette dynamique prend racine après les fusions municipales de 2002 et le Sommet de Montréal, un vaste exercice de participation réunissant plus de 3 000 personnes pour définir les priorités de la nouvelle ville. De ce processus sont nés plusieurs chantiers, dont celui sur la démocratie, qui pendant plus de dix ans a permis une co-construction étroite entre la municipalité et la société civile. C’est dans ce cadre qu’ont émergé des outils structurants comme la Charte montréalaise, la première politique de consultation publique et, surtout, le Droit d’initiative, qui permet aux citoyen·nes d’imposer une consultation sur un enjeu en mobilisant un nombre important de signatures.
Pour Laurence, trois conditions ont rendu ces avancées possibles : la mise en commun des enjeux à grande échelle, une mobilisation citoyenne déjà active avant même les fusions et la volonté de construire des outils qui renforcent réellement le rapport de force citoyen. Elle rappelle que des initiatives comme celles sur l’agriculture urbaine ou sur le racisme systémique ont démontré la capacité du Droit d’initiative à forcer la ville à documenter, reconnaître et agir sur des enjeux sensibles. Les réformes actuelles, selon elle, s’inscrivent dans cette continuité : créer des espaces institutionnels robustes et partagés pour mieux préparer Montréal aux conflits et décisions difficiles des années à venir.
📢 Échanges entre les panélistes
Les panélistes ont été invités à discuter ensemble autour de ces questions:
- Que devons-nous avoir en tête pour la suite?
- Comment tenir collectivement dans la difficulté?
- Quelle est la place des alliances pour la suite?
Voici une synthède des principales idées ressorties.
1. Vision et état d’esprit pour la suite
- Accepter la longue durée. Les transitions se déploient sur des décennies.
- Combattre la lassitude. Résister au cynisme et maintenir la combativité.
- Renforcer la démocratie. Soutenir et améliorer les institutions participatives.
- Mobiliser jeunesse et culture. Ressources clés pour renouveler les luttes et transmettre les enjeux.
2. Tenir collectivement dans la difficulté
- Trouver la joie dans l’action. Rendre les mobilisations accessibles et conviviales.
- S’inspirer de la résilience. Les peuples qui persistent donnent un modèle de persévérance.
- Rester connectés. Partager, raconter, maintenir le dialogue public.
- Agir à plusieurs échelles. Combiner proximité locale et portée globale.
3. Rôle des alliances pour avancer
- Reconnaître l’interdépendance. Les acteurs ont besoin les uns des autres, même en tension.
- Relier les luttes. Les causes s’amplifient mutuellement.
- S’appuyer sur les mobilisations. Elles influencent, soutiennent et structurent les décisions publiques.
- Former les citoyens. Outiller les communautés pour participer durablement.
🎤 Discussion avec le public
La discussion avec le public s’est organisée autour de trois grands axes liés à la transition socio-écologique et aux enjeux communautaires.
- Science, démocratie et recherche de consensus
Les échanges ont mis en lumière une tension entre deux approches : d’un côté, les décisions fondées strictement sur la science qui exigent parfois un leadership affirmé; de l’autre, la construction d’un consensus social pour éviter un ressac à long terme. La voie proposée consiste à conjuguer ces deux logiques. Les assemblées citoyennes permettent justement aux citoyens de chercher eux-mêmes les solutions, ce qui réduit la dépendance exclusive envers les experts et facilite l’adhésion sociale. Cela implique aussi de travailler à transformer les imaginaires et d’intégrer la participation citoyenne dès la conception des luttes.- Dignité et droits humains
Maïtée a exprimé son inquiétude face aux réactions négatives observées à Montréal au sujet de l’itinérance, notamment celle touchant les personnes autochtones. Elle a souligné la difficulté persistante à se projeter dans la dignité, la sécurité et les besoins fondamentaux des autres. Le message central : il ne peut y avoir de compromis lorsqu’il s’agit de droits humains, de dignité et de protection des personnes les plus vulnérables. Cette approche devrait être au coeur de la transition socio-écologique.- Extractivisme et alliances autochtone
Les discussions ont insisté sur la nécessité de revoir le contrat social actuel. Certains participant·es ont rappelé que le confort et la prospérité des populations allochtones reposent souvent sur des pratiques extractives qui fragilisent les droits, les cultures et les territoires autochtones. Ce modèle est présenté comme une menace pour l’humanité elle-même. Il devient essentiel de créer des alliances avec les groupes qui s’opposent aux projets miniers comme la Coalition Québec meilleure mine et de promouvoir une approche de type Landback, conçue ici comme un partage respectueux du territoire et une reconnaissance des droits inhérents des peuples autochtones dans tout projet de développement.
🏁 Conclusion
Même si l’avenir semble avancer trop lentement, TeC, actif depuis trois ans, s’attaque déjà à un ensemble de défis étroitement liés qui dépassent largement la crise climatique : santé, logement, territoire, démocratie. Pour y répondre, il devient essentiel de tisser des solidarités capables de surmonter les obstacles qui se dressent devant nous, une tâche souvent lourde et exigeant empathie et interdépendance.
L’approche de TeC vise précisément à briser les silos afin que les acteur·trices ne se sentent plus isolé·es devant des enjeux parfois conflictuels tout en cultivant une « joie combative » qui maintient l’élan collectif. Avec cet esprit en tête, TeC appelle maintenant à organiser un Sommet de Montréal en 2027.