Qu'est-ce qui distingue une communauté de pratique d'une formation, d'un réseau ou d'une table de concertation ? Retour sur notre rencontre du 8 avril 2026, où nous avons exploré les zones grises entre les formes de collaboration et mieux cerné les contours d'une « vraie » CdP.
Mise en contexte
Un thème revient régulièrement dans nos rencontres et dans les commentaires de notre communauté : le besoin de mieux cerner ce qui fait une communauté de pratique… et ce qui n'en est pas une. (Je vous invite à consulter la dernière note partagée ✨)
Derrière cette question se cache quelque chose de fondamental : des périmètres flous, des attentes implicites et la difficulté à nommer ce qui caractérise réellement une CdP.
La rencontre du 8 avril avait donc pour objectif d'explorer ces zones grises entre les différentes formes de collaboration. Ou, comme le résumait Joël avec humour : « participer à une CdP sur les CdP en abordant ce qu'une CdP n'est pas, avec d'autres personnes qui animent possiblement des espaces qui se situent dans ces zones grises » 😉
Amorce de réflexion
Une communauté de pratique, ce n'est pas…
- Du co-développement : où une personne apporte une problématique et où l'animation invite les participant·es à proposer des pistes. Il s'agit davantage d'une technique d'animation que d'une CdP en soi.
- Une formation : même si les frontières peuvent parfois se brouiller, notamment dans les formats participatifs où les formateur·ices sont aussi apprenant·es et où la posture de facilitation prend le dessus sur le transfert de connaissances.
- Une communauté d'apprentissage : souvent une autre manière de nommer un parcours de formation partagé.
- Une recherche partenariale : où peuvent s'installer des rapports de pouvoir, que ce soit des chercheur·es qui viennent « extraire » de l'information, ou une communauté qui attend un service en retour.
- Une équipe de travail : une CdP ne répond pas à des objectifs opérationnels définis par une organisation ; c'est le groupe lui-même qui détermine ses orientations.
- Un réseau ou une association professionnelle : une CdP peut favoriser le réseautage, mais l'intention est différente, car on sort de la posture où « nous sommes les expert·es qui venons transmettre un savoir ».
- Une table de concertation : où des rapports de pouvoir peuvent s'installer plus facilement. Dans une CdP, des prises de position sont possibles, mais elles n'engagent pas nécessairement l'ensemble des membres. D'où l'intérêt de distinguer les deux espaces.
- Une communauté d'intérêt : comme un groupe Facebook sur une thématique précise, où circulent beaucoup d'informations mais où le grand nombre de membres dilue le sentiment d'appartenance et empêche la construction d'une mémoire collective des savoirs.
Quelques éléments de définitions
À Projet collectif, nous utilisons une définition volontairement large :
Un groupe dans lequel les gens partagent une pratique, apprennent les uns des autres, évoluent ensemble, s'entraident et collaborent mieux.
Si les formes concrètes varient selon les contextes, certains éléments caractéristiques reviennent néanmoins : un mandat clair, une pratique partagée, un engagement volontaire, une autonomie du groupe, de la collaboration et du coapprentissage, du soutien mutuel, une transformation de la pratique, une vie communautaire, une animation, un répertoire commun, un pouvoir partagé, de la confiance… et peut-être d'autres encore ?
Zones frontières et limites
À l'inverse, certains éléments peuvent venir fragiliser une CdP : des objectifs imposés de l'externe, un ancrage absent dans une pratique réelle, un groupe trop informel ou trop amical, un engagement non volontaire, un pilotage externe, un mandat stratégique ou opérationnel, des activités de représentation, une transmission unidirectionnelle, des dynamiques de pouvoir, l'absence d'identité ou de mémoire collective, ou encore un climat peu propice.
Quelques pistes pour naviguer ces zones grises
La littérature sur les CdP propose plusieurs angles pour composer avec cette complexité : jouer sur les frontières floues, chercher des complémentarités, s'inspirer d'autres formes (inspirations croisées), ou encore penser en termes de continuum plutôt que de catégories étanches.
La CdP comme cadre de référence
Face à la pluralité des formes que peut prendre une communauté de pratique, Joël Nadeau propose une piste inspirante : tendre vers une approche queer de la communauté de pratique. Une façon d'embrasser la diversité des incarnations possibles, sans chercher à les enfermer dans une définition trop rigide.
Échanges en grand groupe
La présentation de Joël a ouvert des discussions riches et stimulantes.
Catherine a soulevé que l'objectif ou l'intention d'une CdP est souvent défini en amont de sa création, ce qui amène une question de fond : comment mettre en place une gouvernance suffisamment ouverte pour que la communauté puisse se doter de ses propres intentions au fil du temps ?
Josiane a exprimé son enthousiasme pour l'idée des frontières avec les autres formes de collaboration, en soulignant qu'au-delà des définitions, ce qui compte c'est que chaque membre puisse venir chercher des apprentissages selon ses propres intérêts, peu importe son profil.
Geneviève a quant à elle interrogé les avantages et les angles morts de ces zones poreuses, notamment dans le contexte d'une CdP intersectorielle où coexistent différents espaces de participation. Comment les articuler sans perdre la cohérence d'ensemble ?
Plusieurs réponses ont émergé de l'assemblée :
- Benjamin a fait référence au livre Sorting Things Out, qui définit la CdP comme un groupe de personnes partageant des pratiques et un vocabulaire communs. Lorsque deux groupes distincts se rencontrent, ils cherchent à identifier des objets frontières entre leurs disciplines. Une piste intéressante : inviter les participant·es à nommer et définir eux-mêmes ces objets frontières.
- Hind a illustré ce défi concrètement, avec l'exemple du personnel de bibliothèque et des intervenant·es du milieu communautaire : deux cultures professionnelles bien différentes qui requièrent une animation consciente des postures et des repères propres à chaque domaine.
- Joël a rappelé que, historiquement, les CdP ont d'abord été étudiées dans des groupes homogènes au sein d'une même organisation. Leur caractère intersectoriel est plus récent et amène avec lui des défis réels : construire un langage commun, dégager des pratiques et des intérêts partagés, et instaurer un climat de confiance qui demande davantage d'efforts. En contrepartie, la richesse des échanges qui peuvent en émerger est souvent bien plus grande.
Activité en sous-groupe
Les participant·es ont ensuite travaillé en petits groupes à partir d'un cas concret, en se posant trois questions : Est-ce une CdP ? Pourquoi ? Comment s'en approcher ?
👉 Le tableau Miro est accessible ici
Voici les principales idées qui ont émergé lors du retour en grand groupe :
Groupe 1 La CdP idéale serait autonome et s'autogèrerait presque entièrement, mais dans certains contextes, une animation plus soutenue reste nécessaire lorsque les participant·es manquent de temps et de ressources. Le groupe a également réfléchi à des formats plus courts et plus fréquents, ou encore à des modalités qui varient au fil de l'année : rencontres de 25 minutes, ateliers de 2 heures, sessions enregistrées, synthèses écrites…
Groupe 2 Les nouveaux membres arrivent parfois avec des attentes qui n'avaient pas été anticipées. Une piste explorée : développer des outils permettant une participation asynchrone, pour que les personnes absentes lors d'une rencontre puissent tout de même contribuer.
Groupe 3 Le groupe a imaginé la création d'un 5 à 7 pour répondre aux besoins de réseautage des membres, ainsi qu'une activité Vrai ou Faux comme outil de transfert de connaissances. Une question s'est toutefois posée : comment éviter que ces espaces ne deviennent de simples lieux de promotion ?
Groupe 4 Dans les CdP plus naissantes, plusieurs membres n'ont pas encore de pratiques établies à partager et se retrouvent davantage en mode d'écoute passive. Comment créer les conditions pour que toustes puissent contribuer ? De même, lorsque les projets sont très éclectiques, comment faire émerger un objectif commun ? Et face au manque de ressources pour mobiliser le groupe, des outils d'intelligence artificielle pourraient-ils offrir des pistes ?
Pour conclure… sans vraiment conclure
Ce qui a peut-être été le plus frappant dans cette rencontre, c'est le confort progressif avec l'inconfort. Définir ce qu'une CdP n'est pas, naviguer ses zones frontières, composer avec des membres aux postures et aux pratiques très différentes... tout cela pourrait sembler déstabilisant. Et pourtant, c'est précisément là que la conversation s'est animée.
L'idée d'une approche queer de la communauté de pratique, lancée par Joël en toute fin de présentation, résonne bien au-delà d'une simple métaphore. Elle nous invite à résister à la tentation de la définition parfaite, et à faire confiance à la richesse que génèrent les formes plurielles, imparfaites et mouvantes que peut prendre une CdP.
Des questions restent ouvertes, et c'est tant mieux! Comment construire une gouvernance qui laisse réellement la communauté se définir elle-même ? Comment accueillir les membres qui arrivent en mode écoute sans les laisser en marge ? Comment varier les formats pour que chacun·e trouve sa façon de contribuer ?
Ce sont ces questions-là qui nourriront nos prochaines rencontres. ✨
💡 Quelques notes pour aller plus loin
- Une communauté de pratique, ce n’est pas…
- Distinguer une communauté de pratique d'une formation, du codéveloppement ou d'une communauté d'apprentissage
- Distinguer une communauté de pratique d'une communauté d'intérêts
- Distinguer une communauté de pratique d'une équipe de travail, d'une table de concertation ou d'un groupe d'intérêts