La posture du milieu culturel face à l’IA, selon Éric Desmarais / The cultural sector's stance on AI, according to Éric Desmarais

 Below you will find the English version of this note.

Frédérique : 

Depuis le temps qu’on parle de l’intelligence artificielle, est-ce que tu trouves qu'il y a eu des changements de postures ou de paradigmes dans le milieu culturel et artistique?

Éric : 

Je pense qu’on traverse une période dangereuse. On assiste à une levée de boucliers face à l’intelligence artificielle, souvent en mauvaise connaissance de cause. Ce qui me frappe, c’est à quel point l’imaginaire collectif pèse dans ces réactions. Quand on parle d’IA, je remarque que ce sont des images culturelles et symboliques fortes qui émergent, même si elles ne sont pas nommées directement. Elles viennent nourrir nos émotions et conditionner notre rapport à ces technologies.

Or, en Occident, l’imaginaire culturel autour de l’IA est rarement positif. Dans les récits populaires, elle est presque toujours malfaisante. Il existe effectivement quelques contre-exemples, tels que Star Trek, certains films de Spielberg, ou encore Wall-E, mais ils sont plutôt rares. Ce biais contribue à installer la peur, la méfiance et un discours défensif. Sans qu’on en soit toujours conscient, ces représentations façonnent nos réflexions et nos réactions.

💬 Et si l’on changeait d’imaginaire?

Je me demande souvent jusqu’où iraient ces résistances si notre imaginaire culturel autour de l’IA était plus bienveillant. J’ai l’impression que, dans un tel contexte, le milieu culturel aurait tendance non pas à ériger des murs, mais plutôt à chercher comment s’approprier ces outils, comment travailler avec eux et s’en servir pour améliorer ses conditions. On pourrait mieux réfléchir à la façon dont l’IA peut raffiner nos processus, augmenter notre efficacité et enrichir nos pratiques.

Toutefois, pour l’instant, je vois plutôt des levées de boucliers massives, parfois portées par des acteur·ices dont je ne comprends pas bien les motivations. Qu’espèrent-iels vraiment obtenir avec ce type de lutte? Quand je pousse la réflexion, je conclus que, dans les faits, cette lutte nous mène à accepter que la valeur des œuvres soit réduite au nom de la protection du statu quo et de nos façons de faire traditionnelles. C’est un peu comme ce que Spotify a fait avec la musique : 3/1000 cent ¢ par écoute d’une pièce musicale.

📖 Lire à ce sujet le carnet Imaginaires de l'IA, de Patrick Tanguay

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/15/l-ia-menace-reelle-ou-fantasmee-pour-les-artistes_6581226_3232.html

👉 Imaginez si l'on avait nommé l’intelligence artificielle autrement… Cela aurait été bien moins sexy, certes, toutefois, on arrêterait peut-être de se sentir sur le bord de l'extinction. C'est un peu l’impression que ça donne. C'est l'intelligence qui a permis aux êtres humains de prospérer, et là, on aurait réussi à en faire de l'artificiel. Cela peut être perçu comme une catastrophe!

🏛 Conservatisme et corporatisme du milieu

Je crois qu’il y a plusieurs facteurs derrière cette résistance. Oui, il y a l’imaginaire culturel. Sauf qu’il y a aussi du corporatisme. On a tendance à croire que le milieu artistique est foncièrement progressiste, mais, avec mes quinze à vingt ans d’expérience, je vois bien qu’il existe aussi une forte dose de conservatisme.

Quand on se replonge dans l’histoire pas si lointaine de Napster, par exemple, ce n’étaient pas les artistes indépendant·es ou les petits labels qui réclamaient sa fermeture. C’étaient les majors, les grands joueur·euses déjà riches et installé·es, comme Metallica, qui voulaient protéger leur situation. Napster représentait alors un modèle totalement disruptif, presque une utopie : la bibliothèque universelle et gratuite. Cette promesse a été étouffée par ceux et celles qui avaient le plus à perdre.

Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec la situation actuelle. Ce qui se joue avec l’IA ressemble étrangement à ce qui s’est joué il y a un peu plus de vingt ans avec Napster. On voit encore une fois des forces corporatistes chercher à freiner l’adoption d’une technologie qui pourrait transformer les règles du jeu.

❌ Apprendre des erreurs du passé

Ce que je trouve troublant, c’est qu’on semble avoir oublié les leçons de cette histoire récente. Les résultats de la lutte contre Napster sont sous nos yeux : les créateur·ices de musique ne savent plus comment capter la valeur de leur art pour le monnayer, ce qu'iels en retirent est dérisoire. Comment peut-on refuser de voir ce précédent?

À mes yeux, continuer à combattre l’IA de la même manière, sans réflexion approfondie ni vision stratégique, risque de nous conduire exactement au même résultat. Et c’est cela qui m’inquiète le plus pour l’avenir du milieu culturel.

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Frédérique:

Since we've been talking about artificial intelligence for so long, do you think there have been any changes in attitudes or paradigms in the cultural and artistic world?

Eric: 

I think we are going through a dangerous period. We are witnessing a backlash against artificial intelligence, often based on misinformation. What strikes me is how much the collective imagination influences these reactions. When we talk about AI, I notice that powerful cultural and symbolic images emerge, even if they are not directly named. They feed our emotions and condition our relationship with these technologies.

However, in the West, the cultural imagination surrounding AI is rarely positive. In popular narratives, it is almost always portrayed as evil. There are a few counterexamples, such as Star Trek, certain Spielberg films, and Wall-E, but they are few and far between. This bias contributes to fear, mistrust, and defensiveness. Without us always being aware of it, these representations shape our thoughts and reactions.

💬 What if we changed our mindset?

I often wonder how far this resistance would go if our cultural mindset around AI were more positive. I feel that, in such a context, the cultural sector would tend not to put up walls, but rather to look for ways to embrace these tools, work with them, and use them to improve conditions. We could think more carefully about how AI can refine our processes, increase our efficiency, and enrich our practices.

📖 To learn more about this topic, read the notebook "Imaginaries of AI". by Patrick Tanguay.

However, for now, I see massive protests, sometimes led by actors whose motivations I don't fully understand. What do they really hope to achieve with this type of struggle? When I think about it, I conclude that, in fact, this struggle leads us to accept that the value of works is reduced in the name of protecting the status quo and our traditional ways of doing things. It's a bit like what Spotify did with music: 3/1000 cents per listen to a piece of music.

👉 Imagine if artificial intelligence had been given a different name... It would have been much less appealing, of course, but perhaps we would no longer feel like we are on the brink of extinction. That's a bit like the impression it gives. It is intelligence that has enabled human beings to thrive, and now we have managed to make it artificial. This could be seen as a catastrophe!

🏛 Conservatism and corporatism in the arts

I believe there are several factors behind this resistance. Yes, there is the cultural imagination. But there is also corporatism. We tend to believe that the arts community is fundamentally progressive, but with my fifteen to twenty years of experience, I can see that there is also a strong dose of conservatism.

When we look back at the not-so-distant history of Napster, for example, it wasn't independent artists or small labels that were calling for it to be shut down. It was the major labels, the big players who were already rich and established, like Metallica, who wanted to protect their position. Napster represented a totally disruptive model, almost a utopia: a universal and free library. This promise was stifled by those who had the most to lose.

I can't help but draw a parallel with the current situation. What is happening with AI is strangely similar to what happened a little over twenty years ago with Napster. Once again, we are seeing corporate forces seeking to slow down the adoption of a technology that could transform the rules of the game.

❌ Learning from past mistakes

What I find troubling is that we seem to have forgotten the lessons of this recent history. The results of the fight against Napster are clear for all to see: music creators no longer know how to capture the value of their art in order to monetize it, and what they get out of it is derisory. How can we refuse to see this precedent?

In my view, continuing to fight AI in the same way, without careful consideration or strategic vision, risks leading us to exactly the same result. And that is what worries me most for the future of the cultural sector.

La posture d’Éric Desmarais face à l’IA / Éric Desmarais' stance on AI

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Intégré par Frédérique Dubé, le 25 septembre 2025 18:21

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Publication

25 septembre 2025

Modification

30 septembre 2025 15:12

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Pour citer cette note

Frédérique Dubé, Jacinthe Jacques, Alice Rivard. (2025). La posture du milieu culturel face à l’IA, selon Éric Desmarais / The cultural sector's stance on AI, according to Éric Desmarais. Praxis (consulté le 23 janvier 2026), https://praxis.encommun.io/n/r9-k-N2fNmWgsYz1q3eIET1mDYM/.

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