L’expansion par le legs pressenti de bâtiments religieux à une coopérative de solidarité

Cette note a été produite dans le cadre de la programmation du colloque Politique des communs (2024) organisé par le CRITIC au 91e congrès de l'ACFAS

Biographie - Maggy Berthelot

Dans le cadre de ma maitrise, je m’intéresse plus particulièrement aux enjeux de conservation environnementale et de nouvelles ruralités dans les Appalaches de la région de Bellechasse au Québec. Ma recherche s’inscrit dans la démarche de mobilisation citoyenne des Ateliers des savoirs partagés (ASP) qui allie chercheur·es et citoyen·nes permettant ainsi le partage des connaissances sur des milieux ruraux. Mon parcours de vie m’a d’abord conduite sur le terrain, où je me suis intéressée aux communs comme modèle de vie et de résistance face à la propriété privée et au capitalisme. Depuis plus d’un an, je m’implique dans la création d’un habitat collectif situé dans Bellechasse (Québec) qui vise à reprendre la gestion d’anciens bâtiments légués par une communauté religieuse. Mon intérêt pour les communs m’a d’ailleurs emmené à visiter des écovillages et des squats au Québec, aux États-Unis et en Catalogne.

Introduction 

Pour cette réflexion, il sera question d’explorer comment prend forme le partenariat entre une communauté religieuse et une coopérative de solidarité pour l’expansion d’un commun. À cette fin, sera discuté le moment de transition du legs pressenti de bâtiments par la congrégation religieuse de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours (NDPS) à la coopérative des Choux Gras à Saint-Damien-de-Buckland dans la MRC de Bellechasse. Ce legs advient dans un contexte de crise du patrimoine religieux immobilier à l’échelle provinciale caractérisée par la baisse de la pratique religieuse et l’absence de relève, une situation exacerbée à la suite de la Covid-19 (Assemblée des évêques catholiques du Québec 2021).

Les données présentées sont tirées d’une étude ethnographique d’environ 3 mois dans le cadre de mon projet de maîtrise qui a eu lieu au cours de l’hiver 2024, ce qui en font des données préliminaires. Une des particularités de mon terrain est mon engagement au sein de la coopérative des Choux Gras depuis deux ans à titre de membre active. Cette étude comporte ainsi une dimension expériencielle importante.

Aborder l’expansion des communs

D’abord, les communs sont situés ici comme un projet politique alternatif à l’hégémonie capitaliste (Bollier et Helfrich 2022 ; Furukawa-Marquez et Durand Folco 2023). Selon Amanda huron (2018) dans son ouvrage Carving Out the Commons, deux approches parmi d’autres et apparemment distinctes peuvent être soulevées pour aborder les communs. D’un côté, les institutionnalistes s’intéressent principalement au maintien des communs existants tandis que les altermondialistes se concentrent plutôt sur l’appropriation des communs et leur protection contre l’enclosure. Ces deux approches peuvent converger en abordant les relations sociales et matérielles au sein de la coopérative des Choux Gras, tout comme le contexte dans lequel elle évolue, soit la conjoncture politique et historique de trois entités interreliées : la coopérative, la municipalité de Saint-Damien-de-Buckland ainsi que la congrégation.

Également, le livre de David Bollier et Silke Helfrich (2022) Le Pouvoir subversif des communs est déterminant dans l’exposé puisque leur conceptualisation des communs permet d’aborder ces deux approches en abordant le vécu ordinaire des pratiques de communalisation, les transformations personnelles que cela engendre ainsi que le projet politique post-capitaliste plus large. Le changement culturel ou ontologique est donc au cœur de leur réflexion. Il sera possible d’analyser l’expansion d’un commun par les structures matérielles, mais également par le refaçonnement personnel et collectif d’un rapport au monde, à l’économie, à la politique, aux relations sociales, à l’environnement et à l’histoire. Autrement dit, le legs pressenti sera repensé à travers d’autres relations qu’uniquement transactionnelles.

Les Choux Gras, Coopérative de solidarité en tant que commun

La municipalité où se trouve la coopérative Les Choux Gras est située au sud de la région de Bellechasse et est caractérisée par une forte dévitalisation qui sévit depuis plusieurs décennies (Institut de la statistique du Québec 2021 ; La Contrée en montagnes dans Bellechasse 2015). La création en 2017 de la coopérative découle de l’appui d’un OBNL, La Contrée en montagnes, ayant pour mission la concertation intervillageoise pour pallier la dévitalisation des territoires de l’arrière-pays. C’est pourquoi, en 2018, la coopérative a acheté une parcelle de terre de six hectares à prix d’ami·es à la congrégation NDPS, située au cœur du village pour y établir son siège social. Depuis, Les Choux Gras entretiennent une mission qui s’appuie sur les valeurs, les principes et l’éthique de la permaculture, soit prendre soin de la terre, prendre soin de l’humain et partager équitablement (Les Choux Gras 2024). 

Pour mettre en pratique ces grandes orientations, les activités de la coopérative se divisent en quatre lignes d’affaires et interreliées : soit le site nourricier comprenant la production maraîchère, la transformation alimentaire et la forêt nourricière ; les formations en permaculture ; l’aménagement d’ilots comestibles et de biodiversité sur le territoire et l’accompagnement de projets en souveraineté alimentaire à l’échelle de Chaudière-Appalaches. Les Choux Gras comprennent quatre types de membres solidaires, soit les membres consommateur·ices, de soutien, producteur·ices, travailleur·euses qui se comptent au nombre de cinq personnes rémunérées pour un emploi à temps plein. Au total, ce sont plus de 200 membres que compte la coopérative.

Les Choux Gras peuvent être considérés comme un commun en ce sens où la coopérative favorise l’autonomie collective, l’autogestion et la réappropriation des moyens de subsistance (Furukawa Marques et Durand Folco 2023). En effet, les membres de la coopérative pratiquent la Gouvernance par les pairs. Dans la dernière année, iels ont opéré une transition importante après avoir observé un pattern : le burn out suivi de la démission de plusieurs directions générales de la coopérative. Le modèle de la sociocratie a donc été intégré (un modèle de gestion et de gouvernance basé sur l’autonomie, la prise de décision par consentement et visant la décentralisation des pouvoirs) tout comme leur orientation vers une entreprise opale (un modèle d’entreprise dite libérée où la co-responsabilité des résultats et des opérations est de mise). Ces modèles de gouvernance par les pairs sont fondamentalement basés sur la confiance. Dans cette optique, les salaires sont choisis par les membres travailleur·euses eux/elles-mêmes selon leurs besoins et ne sont pas déterminés à l’avance. Le processus d’intégration de nouveaux·elles membres de l’équipe a aussi été revisité pour accorder une plus grande importance aux valeurs collaboratives et coopératives et à la communication non-violente (CNV) plutôt qu’aux compétences déjà acquises. Le Choux Gras orientent donc leur gouvernance afin qu’elle soit axée sur les liens humains plutôt que sur la croissance économique à tout prix.

Le legs pressenti de bâtiments religieux en tant qu’expansion d’un commun

Un autre acteur important du legs est forcément la Congrégation NDPS qui s’est établie à Saint-Damien-de-Buckland en 1892. La communauté, dès ses débuts, avait pour mission de venir en aide aux personnes vulnérables, d’éduquer la population et de développer l’agriculture dans l’arrière-pays du comté à des fins de colonisation. Elle est au cœur même de la mise sur pied du village, ce qui explique un attachement émotif de la population locale à la congrégation et à leurs bâtiments. Ainsi les sœurs NDPS, en plus de contribuer au développement communautaire de la municipalité et des alentours, ont façonné au fil des années un système de vie qu’il serait possible de qualifier d’autosuffisant par des pratiques comme le maraichage, l’acériculture, l’herboristerie, la boulangerie, la dentisterie, l’enseignement, l’infirmerie pour n’en nommer que quelques-unes (Guillemette 2003 ; Société historique de Bellechasse 2017).

C’est donc après plus de 125 ans d’activité que les sœurs annoncent leur départ en 2019 vers Québec. En date d’aujourd’hui, plus que quelques-unes d’entre elles demeurent toujours à Saint-Damien-de-Bcukland pour encore environ trois années. Ce n’est toutefois qu’en 2023 que ces dernières annoncent aux Choux Gras qu’iels seront les fiduciaires du legs de bâtiments religieux de la Congrégation. De plus, un legs financier significatif accompagne le legs immobilier qui est géré par le biais d’une fondation. Autrement dit, depuis presqu’un an, l’équipe des Choux Gras consacre une grande partie de son temps à établir un plan de requalification des bâtiments - en plus de maintenir leurs quatre lignes d’affaires - en prévision de l’assemblée générale annuelle qui aura lieu le 2 juin 2024 où sera proposée l’acceptation du legs. Les projets projetés sont développés en fonction des principes et valeurs de la permaculture et consistent essentiellement en la création d’un café communautaire faisant office de tiers lieu, d’un cohabitat et d'un musée portant sur l’histoire de la congrégation NDPS, toutes des activités qui contribueront à l’expansion du commun que sont les Choux Gras. 

Enjeux qui découlent du legs

D’une copropriété à une gestion concertée : vers le partenariat public-commun ?

À la lumière de ce qui précède, il est possible de comprendre que l’articulation du legs dans son ensemble est encore en phase de transition, ce qui implique maintes incertitudes. Déjà, de nombreux enjeux se révèlent à savoir comment réunir tous les partenaires autour d’une vision commune du site qui dépasse la structure du syndicat de co-propriétaires déjà mise en place pour impliquer une véritable concertation entre tous les acteurs qui détiennent, pour le moment, des cultures de collaboration et des missions très distinctes. En effet, parmi les acteurs qui se partagent la propriété des bâtiments, nommons la municipalité de Saint-Damien-de-Buckland, une résidence pour personnes âgées sous forme d’OBNL et les Choux Gras. D’autres partenaires sont également locataires des bâtiments appartenant à la municipalité dont des organismes œuvrant en insertion socio-professionnelle, en hébergement de nouveaux·elles arrivant·es ainsi qu’en francisation.

En d’autres mots, des ressources communes devront être gérées collectivement, telles que l’énergie, les stationnements et l’eau qui alimente tout le site. Mais aussi, une vision commune devra être établie pour assurer une cohérence dans les développements à venir sur le site, où toutes les parties prenantes seront impactées. Il serait donc possible de nommer cette transition en cours comme un début de tentative de partenariat public-commun (PPC) entre la municipalité et deux organismes, le tout rendu possible grâce à la congrégation NDPS.

Toutefois, tel que mentionné par Bollier et Helfrich (2022), les PPC font face à un défi de taille lorsqu’il est question d’amener les municipalités à reconnaître un commun comme un partenaire légitime. À ce propos, les Choux Gras, depuis leur création en 2017, se sentent marginalisés et incompris par la population locale, la municipalité et même par certain·es de leurs membres en ce sens où iels ne sont pas considérés comme de « vrai·es » entrepreneur·es. Toutefois, grâce à la pérennité de leurs activités, à leur présence dans la sphère publique consolidée par l’annonce du legs, cette relation a changé pour enfin tendre vers la reconnaissance de l’apport de la coopérative pour la communauté du village et du rayonnement de Bellechasse plus généralement, un fait souligné avec grand soulagement et grande fierté par plusieurs membres de l’équipe de la coopérative.

La transmission du legs/matrimoine immatériel en tant que protection contre l’enclosure ?

Un autre enjeu peut également être exposé. En effet, les Choux Gras ont été accompagnés par la directrice du monastère des Augustines pour ce qui concerne le matrimoine immatériel, c’est-à-dire le « savoir être » des sœurs qui ne se retrouve pas dans les livres d’histoire. C’est à ce moment que j’ai décidé de m’impliquer comme coordonnatrice et animatrice de rencontres entre les membres travailleur·euses de la coopérative et les sœurs qui demeurent toujours à Saint-Damien-de-Buckland dans un objectif de réciprocité et de collaboration avec les participant·es de ma recherche.

Il s’en est suivi des rencontres formelles et informelles avec les sœurs où nous avons abordé nos trajectoires de vie et nos aspirations à faire partie d’un projet collectif/communauté intentionnelle, ce qui nous a permis de nous unir dans nos ressemblances et de tisser un lien de confiance qui se traduit dans nos interactions de plus en plus fréquentes et intimes. Par cette démarche, il m’a été possible de comprendre le partenariat entre la Congrégation NDPS et les Choux Gras à travers les enjeux profonds liés à leur relation particulière et alternative à la nature et à la communauté dans son ensemble en incarnant des relations de soins, de collaboration, d’interdépendance, d’engagement pour les humains, pour la nature et le territoire. Autrement dit, la permaculture pour les Choux Gras est pour les sœurs ce que représente leur communauté religieuse dans son ensemble.

La documentation du legs immatériel devient ainsi le reflet du legs matériel de bâtiments religieux pensés et conçus pour vivre en collectivité. Elle devient également le témoin d’une transformation plutôt que d’une rupture dans la continuité des valeurs de la congrégation sur le site, et peut-être même une protection de la pérennité de ces relations alternatives aux pressions exercées par le capitalisme néolibéral et le naturalisme occidental moderne. Enfin, tel que mentionné par Bollier et Helfrich (2022), il est important de concevoir la pratique des communs comme la création et le maintien de relations au sein de communautés, entre les humains, les non-humains et les plus-qu’humains et entre les générations passées, présentes et futures. L’expérience incarnée ou les savoirs situés que permet de retracer le matrimoine immatériel renforce l’importance de l’intuition, des sentiments et de l’expérience historique, ce que j’ai été en mesure d’expérimenter lors de mon terrain par le biais de mon implication.

Conclusion : le pouvoir subversif des Choux Gras

Sommes toutes, au-delà de l’expansion matérielle de la coopérative et de ses activités, il semble pertinent de concevoir le legs comme une manière de mettre en commun des personnes qui normalement évoluent selon des missions qui impliquent des rapports au monde différents, que l’on parle des Choux Gras, de la municipalité de Saint-Damien-de-Buckland ou encore de la congrégation NDPS. Il sera ainsi intéressant de comprendre comment évoluera le mode de gouvernance du site entier, les pratiques de communalisation ainsi que la documentation du legs immatériel, à savoir quel sera l’impact à long terme du pouvoir subversif du commun qu’est la coopérative de solidarité des Choux Gras.

Bibliographie

ASSEMBLÉE DES ÉVÊQUES CATHOLIQUES DU QUÉBEC, 2021, « Comment la crise climatique pourrait influencer certains usages du patrimoine religieux », Conseil Église et Société.

BOLLIER, D. et S. HELFRICH, 2022, Le pouvoir subversif des communs. Paris, Éditions Charles Léopold Mayer.

COOPÉRATIVE DE SOLIDARITÉ LES CHOUX GRAS, 2023, Qui sommes-nous? Consulté sur Internet (https://leschouxgras.com/pages/apropos), avril 2024.

FURUKAWA MARQUES, D. et J. DURAND FOLCO, 2023, « Omnia sunt communia : un état des lieux des communs au Québec », Recherches sociographiques, 64, 1 : 7-27.

GUILLEMETTE, G., 2003, Un tournant à risque… Le difficile passage de la décomposition à la recomposition de la congrégation des sœurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours. Thèse de doctorat, Faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval.

HURON, A., 2018, Carving Out the Commons: Tenant Organizing and Housing Cooperatives in Washington, DC. Minneapolis, University of Minnesota Press..

INSTITUT DE LA STATISTIQUE DU QUÉBEC, 2021, Indice de vitalité économique des territoires. Consulté sur Internet (https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/bulletin-analyse-indice-vitalite-economique-territoires-edition-2021.pdf), avril 2024.

LA CONTRÉE EN MONTAGNES DANS BELLECHASSE, 2015, Un projet de territoire en développement durable. Bellechasse, Publication autonome.

SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE BELLECHASSE, 2017, « Regard sur notre patrimoine. La congrégation des sœurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours », Au fil des ans, 29, 2.

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Intégré par Maggy Berthelot, le 1 juin 2024 17:26

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Publication

1 juin 2024

Modification

20 juin 2024 17:42

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Pour citer cette note

Maggy Berthelot. (2024). L’expansion par le legs pressenti de bâtiments religieux à une coopérative de solidarité. Praxis (consulté le 24 juin 2024), https://praxis.encommun.io/n/suySbjr7dmsw424YFz9hIxpG7Rs/.

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