La valeur des œuvres à l’ère de l’IA, selon Éric Desmarais / The value of art in the age of AI, according to Éric Desmarais

Frédérique : 

J’aimerais t’entendre maintenant sur la valeur des œuvres à l’ère de l’intelligence artificielle générative. Que va-t-il advenir de la valeur des œuvres?

Éric : 

Quand on me demande de réfléchir à la valeur des œuvres, je préfère ne pas m’arrêter uniquement à leur valeur monétaire. Dans la plupart des cas, cette dimension est directement liée à la valeur symbolique : plus une œuvre est reconnue et significative dans un contexte social et culturel, plus elle acquiert une valeur économique. La rareté, le prestige, le « ranking » viennent ensuite renforcer cette dynamique. Ce qui m’intéresse surtout, c’est la valeur symbolique, et sur ce plan, je crois que l’IA ne change rien de fondamental.

Je trouve absurde qu’on en revienne à des débats comme ceux qu’on pouvait lire entre les lignes de la récente lettre ouverte L’art est humain. Affirmer que l'art est en danger lorsqu'on recourt à des dispositifs technologiques ou informatiques, c’est ignorer l’histoire même des pratiques artistiques. La technologie fait partie intégrante de la création. Dire qu’une œuvre n’est pas de l’art parce qu’elle a été réalisée en partie, ou même complètement, dans certains cas, avec l’aide de l’IA, c’est une vision romantique et dépassée.

📣 L’art, une résonance entre œuvre, personnes et contexte

Pour moi, une œuvre prend de la valeur lorsqu’elle réussit à résonner avec les personnes et avec le contexte dans lequel elle s’inscrit. Elle agit comme un miroir et une passerelle, cristallisant une compréhension du moment socioculturel qu’on vit. C’est cette résonance qui fait qu’une œuvre attire, marque et demeure.

Je pense par exemple au dernier spectacle d’Ozzy Osbourne : historiquement, sa valeur artistique et culturelle a été immense. Certaines de ses chansons ont transformé à jamais le paysage musical. Mais comment mesurer cette valeur? Certainement pas par le seul médium utilisé. De la même façon, Aphex Twin, ou les pionniers de la techno allemande, comme Kraftwerk, ont travaillé presque exclusivement avec des machines. Devrait-on conclure que leurs œuvres ont moins de valeur? Bien sûr que non. L’important, c’est l’impact humain et culturel de l’œuvre, pas l’outil utilisé.

🏳 L’IA comme médium, pas comme menace

Les artistes trouveront toujours une façon d’intégrer de nouveaux outils dans leur processus. Que ce soit la peinture, la photo, la vidéo, la réalité augmentée ou l’IA, peu importe : le médium n’est pas la mesure de la valeur. En revanche, utiliser l’IA actuellement dans une œuvre introduit un imaginaire, une symbolique particulière. On ne peut pas passer à côté de ce fait.

Lorsqu’on accompagne des artistes qui explorent l’IA à Sporobole, on leur dit d’emblée : si vous ne réfléchissez pas au sens symbolique de ce choix, vous perdez de la valeur artistique. Votre œuvre risque de n’être perçue que comme un gadget. Si vous intégrez intelligemment cette dimension et que vous mettez en scène la question de l’IA, alors vous captez l’attention. Parce que ce sujet perturbe, questionne, dérange. Et si l’œuvre en fait un objet de réflexion, alors elle prend de la force.

👥 L’humain avant la machine

Je veux être clair : l’IA générative, en elle-même, est souvent ennuyeuse. Ce qu’elle produit est à 90 % sans intérêt artistique. Mais placée dans les mains d’un·e artiste, elle devient un outil puissant. Prenons l’exemple d’un photographe qui maîtrise la lumière, les lentilles, les techniques de prise de vue. S’il donne à l’IA des instructions précises et éclairées, les résultats peuvent être extraordinaires.

C’est toujours l’humain qui guide l’outil, jamais l’inverse. La qualité et la profondeur de l’œuvre dépendent directement de l’expertise et de la sensibilité de la personne derrière l’écran. L’IA reste un instrument, au même titre qu’un pinceau ou une caméra.

Image créée par ChatGPT Pro

👻 Les peurs d’uniformisation : de vieilles questions

Certain·es craignent que l’IA mène à une uniformisation de l’art. Cette inquiétude a existé avec chaque nouveau médium qui sortait. La radio, la télévision, les mass medias, et même des logiciels comme Photoshop ont eux aussi suscité la peur d’une homogénéisation culturelle. Pourtant, les artistes ont toujours trouvé le moyen de s’en affranchir, d’inventer, de détourner, de surprendre. Leur rôle, justement, est de ne pas se laisser enfermer dans l’uniformité.

À mes yeux, dire que l’IA va uniformiser l’art est une fausse question. Elle témoigne surtout d’un imaginaire symbolique chargé de peur et de méfiance. On oublie qu’on ne vit pas notre premier « rodéo » : chaque révolution technologique a soulevé des inquiétudes semblables.

🧱 Le poids de l’opinion publique

Ce qui m’attriste, c’est de voir mon propre milieu réagir de manière aussi défensive. Ses positions sont souvent influencées par le climat médiatique. Aujourd’hui, l’IA est fréquemment décrite sous un angle négatif. Même des animateur·ices très présent·es, comme Matthieu Dugal, adoptent une posture critique négative constante, ce qui rend difficile d’avoir une réflexion détachée et non émotive.

Or, c’est précisément cette réflexion lucide qu'on a besoin. Reconnaître que l’IA est un outil parmi d’autres, qu’elle porte en elle des imaginaires à travailler, et que la valeur d’une œuvre ne réside pas dans son médium, mais dans la résonance qu’elle suscite.

💖 Pour moi, la valeur d’une œuvre à l’ère de l’IA générative ne se mesure ni au médium ni à l’outil utilisé. Ce qui compte, c’est sa capacité à résonner, à cristalliser une compréhension du monde, à marquer un moment et des communautés. L’IA ne menace pas cette valeur : elle la déplace, l’enrichit, la questionne. Et c’est précisément là que se trouve l’opportunité pour les artistes : faire de l’IA non pas une fin, mais un moyen d’interroger, de perturber et de créer des œuvres qui comptent vraiment.

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Frédérique: 

I'd like to hear your thoughts on the value of artworks in the age of generative artificial intelligence. What will happen to the value of artworks?

Éric: 

When asked to reflect on the value of artworks, I prefer not to focus solely on their monetary value. In most cases, this dimension is directly linked to symbolic value: the more recognized and significant a work is in a social and cultural context, the more economic value it acquires. Rarity, prestige, and “ranking” then reinforce this dynamic. What interests me most is symbolic value, and in this regard, I believe that AI does not fundamentally change anything.

I find it absurd that we are returning to debates such as those that could be read between the lines of the recent open letter Art is Human. To claim that art is in danger when technological or computerized devices are used is to ignore the very history of artistic practices. Technology is an integral part of creation. To say that a work is not art because it was created in part, or even completely in some cases, with the help of AI, is a romantic and outdated view.

📣 Art: a resonance between the work, people, and context

For me, a work of art gains value when it resonates with people and with the context in which it exists. It acts as a mirror and a bridge, crystallizing an understanding of the sociocultural moment we are living in. It is this resonance that makes a work of art appealing, memorable, and enduring.

Take Ozzy Osbourne's latest show, for example: historically, its artistic and cultural value has been immense. Some of his songs have forever changed the musical landscape. But how can we measure this value? Certainly not by the medium alone. Similarly, Aphex Twin, or the pioneers of German techno, such as Kraftwerk, worked almost exclusively with machines. Should we conclude that their works are less valuable? Of course not. What matters is the human and cultural impact of the work, not the tool used.

🏳 AI as a medium, not a threat

Artists will always find a way to integrate new tools into their process. Whether it's painting, photography, video, augmented reality, or AI, it doesn't matter: the medium is not the measure of value. On the other hand, using AI in a work of art today introduces a particular imagery and symbolism. This fact cannot be ignored.

When we work with artists exploring AI at Sporobole, we tell them right away: if you don't think about the symbolic meaning of this choice, you lose artistic value. Your work risks being perceived as nothing more than a gimmick. If you intelligently integrate this dimension and highlight the issue of AI, then you capture people's attention. Because this subject disturbs, questions, and unsettles. And if the work makes it a subject for reflection, then it gains strength.

👥 People before machines

Let me be clear: generative AI, in and of itself, is often boring. Ninety percent of what it produces is artistically uninteresting. But in the hands of an artist, it becomes a powerful tool. Take, for example, a photographer who has mastered lighting, lenses, and shooting techniques. If they give the AI precise and informed instructions, the results can be extraordinary.

It is always the human who guides the tool, never the other way around. The quality and depth of the work depend directly on the expertise and sensitivity of the person behind the screen. AI remains an instrument, just like a paintbrush or a camera.

👻 Fears of standardization: old questions

Some fear that AI will lead to the standardization of art. This concern has existed with every new medium that has emerged. Radio, television, mass media, and even software such as Photoshop have also raised fears of cultural homogenization. Yet artists have always found ways to break free, to invent, to subvert, to surprise. Their role, precisely, is to avoid being trapped in uniformity.

In my view, saying that AI will standardize art is a false question. It reflects a symbolic imagination fraught with fear and mistrust. We forget that this is not our first rodeo: every technological revolution has raised similar concerns.

🧱 The weight of public opinion

What saddens me is seeing my own community react so defensively. Its positions are often influenced by the media climate. Today, AI is frequently portrayed in a negative light. Even high-profile hosts, such as Matthieu Dugal, adopt a consistently critical stance, which makes it difficult to think about the issue in a detached and unemotional way.

Yet it is precisely this clear-headed reflection that we need. We need to recognize that AI is just one tool among many, that it carries with it imaginaries that need to be worked on, and that the value of a work of art does not lie in its medium, but in the resonance it evokes.

💖 For me, the value of a work in the age of generative AI is not measured by the medium or the tool used. What matters is its ability to resonate, to crystallize an understanding of the world, to mark a moment and communities. AI does not threaten this value: it shifts it, enriches it, questions it. And that is precisely where the opportunity lies for artists: to make AI not an end, but a means to question, disrupt, and create works that truly matter.

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Publication

29 septembre 2025

Modification

30 septembre 2025 15:12

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Pour citer cette note

Frédérique Dubé, Jacinthe Jacques, Alice Rivard. (2025). La valeur des œuvres à l’ère de l’IA, selon Éric Desmarais / The value of art in the age of AI, according to Éric Desmarais. Praxis (consulté le 23 janvier 2026), https://praxis.encommun.io/n/vYHhbnmYqYyDvFouQPRpLvxIZSo/.

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