Saskatchewan : vendre localement ou exporter ?


Au Canada, la Saskatchewan est la province accusant le plus faible pourcentage (3.8%) d’agriculteurs déclarant recourir à la vente directe aux consommateurs. Elle présente en revanche une ceinture céréalière où prédomine une agriculture intensive et orientée vers l’exportation. La Saskatchewan est l’un des plus grands producteurs de blé dans le monde.

Il est généralement supposé que les agriculteurs intègrent les systèmes alimentaires locaux pour répondre à la demande en produits locaux venant des consommateurs. Mais, selon les auteurs de cet article, leurs motivations propres et la nature de leurs projets collectifs et individuels restent peu étudiées empiriquement. Cette étude se propose donc de décentrer l’attention sur les agriculteurs. Les auteurs ont pour cela conduit des entrevues et des focus groupes auprès de 60 personnes, dont 33 agriculteurs et 27 acteurs des systèmes alimentaires en Saskatchewan : intermédiaires, experts et inspecteurs du gouvernement. Un peu plus de 50% de ces agriculteurs offrent des produits biologiques et environ un tiers des agriculteurs rencontrés s’inscrivent strictement dans le système conventionnel dominant en Saskatchewan. L’analyse s’attarde aux divers sens que prend le mot local et aux motivations des agriculteurs à s’investir dans les systèmes alimentaires locaux.

Ce que signifie « local » en Saskatchewan

Pour définir le caractère local des produits alimentaires, les deux réponses les plus spontanées renvoient soit à une distribution dans un certain rayon (100 kilomètres ou 100 miles), soit à l’ensemble de la Saskatchewan. Toutefois, les participants apportent plusieurs nuances qui montrent bien la polysémie du terme « local ». Pour certains, en fonction du produit, le local peut être une province voisine si c’est l’offre la plus proche. Pour d’autres, le local ne saurait être seulement une question de distance ou de géographie, il implique nécessairement une certaine proximité sociale ou des relations privilégiées entre parties prenantes des échanges qui permettent de connaître l’origine et la fabrication du produit. Des différences de perception frappantes apparaissent aussi quant aux vertus du local par rapport au global entre les agriculteurs orientés vers l’exportation et les agriculteurs avec une offre locale. Les agriculteurs orientés vers les filières d’exportation mettent en avant la fierté de « nourrir le monde » à une échelle que l’offre locale ne permettrait pas. À l’opposé, les agriculteurs des systèmes locaux rappellent les limites du système alimentaire dominant au Canada et critiquent ses effets externes négatifs.

Les motivations des agriculteurs

Pour les agriculteurs inscrits principalement dans les circuits d’exportation, ainsi que pour certains intermédiaires, c’est la référence à l’économie qui est la première motivation invoquée pour justifier leurs orientations. Leurs propres motivations sont économiques, ils exportent parce qu’il y a une demande pour leurs produits. Ils transposent les mêmes motivations aux agriculteurs choisissant de vendre localement : ils choisissent le local parce qu’il y a une niche à occuper. Pour leur part, les agriculteurs offrant des produits locaux affichent des motivations davantage politiques. Ils choisissent les circuits courts par opposition au système dominant. Ils reprochent aux agriculteurs conventionnels, de toujours prioriser la viabilité et les motivations économiques sur les autres questions.

Sur le plan environnemental, tous les agriculteurs, qu’ils soient conventionnels ou locaux, affichent leurs convictions concernant la durabilité de leur système. Un tiers des producteurs bio rencontrés exportent leurs produits et estiment qu’il est possible d’adopter des pratiques pro-environnementales, que l’on vise le marché local ou international. En fait, les entretiens révèlent que les agriculteurs s’engageant dans les circuits locaux, ne le font pas par opposition à la globalisation, mais par opposition à l’agriculture industrielle. Ce qu’ils critiquent, n’est pas tant de vendre sur les marchés extérieurs, que de le faire avec un modèle intensif dont les impacts environnementaux sont bien identifiés en Saskatchewan.

En revanche, l’effet délétère de la globalisation sur le plan social est partagé par l’ensemble des agriculteurs. Produits anonymes, concurrence par les prix, sont critiqués. L’évocation, y compris chez les agriculteurs du système conventionnel, d’un passé exalté avec moins d’individualisme et une facilité de mise en oeuvre de l’action collective est alors avancée comme une des voies que la résistance doit emprunter pour obtenir plus de contrôle sur les systèmes alimentaires en Saskatchewan.

Les enseignements

L’agriculteur « local » ne fait pas que répondre passivement aux demandes des consommateurs. Dans le contexte de la Saskatchewan, le choix de s’orienter vers la commercialisation locale comprend une dimension politique revendiquée. Par le truchement des processus de spatialisation et de relocalisation, le système alimentaire dominant est contesté. Toutefois, les contours flous du « local » et les critiques qui lui sont parfois adressées rappellent la nécessité de ne pas idéaliser les systèmes alimentaires localisés. Le local, même porteur d’un projet contestataire, n’est pas synonyme de durabilité, d’une part parce que l’origine locale des produits ne dit rien des techniques employées pour les cultiver, d’autre part parce que des agriculteurs intégrés dans les filières longues, peuvent aussi développer des projets de résistance envers ce système. La référence au local n’apparaît donc pas prioritaire pour les agriculteurs interrogés et l’exportation n’apparaît pas comme un problème. Qu’ils soient dans les filières longues ou dans les circuits courts, la durabilité des pratiques est beaucoup plus importante. En revanche, la dimension politique du local comme élément d’autonomie et de résistance au système dominant est largement partagée. À cet égard, les circuits courts pourraient avoir une longueur d’avance du fait de l’importance des relations de proximité qui les caractérisent.

pdf N°6, fiche n°3 - août 2019 - septembre 2019

Fiche n°3, Bulletin n°6 – août 2019 – septembre 2019
Rédaction : Stevens Azima & Patrick Mundler

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Intégré par Anne-Sophie Thomas, le 5 novembre 2023 12:26
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Circuit court, Environnement, Biologique, Fiche

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Publication

1 août 2019

Modification

5 novembre 2023 18:13

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